J.krishnamurti Rio De Janeiro, Brésil

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L’intelligence est unique ; elle ne peut pas être divisée en « vôtre » et « mienne

krishnamurti4Au cours des siècles, comme aussi dans notre présente civilisation, nous voyons comment l’individu habile exploite le groupe, et comment le groupe, à son tour, exploite l’individu. Il y a cette constante interaction entre l’individu et le groupe, qui est la société, les religions, les idées des chefs et des dictateurs. Il y a aussi l’exploitation des femmes par les hommes dans certains pays, et dans d’autres les femmes exploitent les hommes. Il y a une forme  subtile ou grossière d’exploitation partout où existe un intérêt déguisé, soit dans le domaine de la propriété privée, ou en religion, ou en politique.

Il est toujours difficile de transpercer la réelle signification des mots, et de ne pas se laisser égarer par eux. En comprenant pleinement la signification actuelle de la moralité, nous découvrirons par nous-mêmes la nouvelle moralité et ses détails en action. La plupart des gens, après m’avoir entendu, disent que je ne leur ai donné que des idées vagues, qui ne sont pas du tout pratiques. Mais je ne suis pas ici pour vous donner une nouvelle série de règlements, ni un nouveau mode d’agir, ce qui ne serait qu’une autre forme d’exploitation, une nouvelle cage pour vous emprisonner. Vous ne feriez que quitter une vieille prison pour une nouvelle, ce qui serait tout à fait futile. Mais si, au contraire, vous commencez à découvrir et à examiner la base du code actuel de conduite et de toute la structure de la morale, alors, dans le processus même de la découverte de la vraie cause de ce que nous appelons la morale, vous commencerez à discerner les modalités de la vraie action individuelle, qui alors sera morale. Cette action de l’intelligence, libérée de toute incitation ou coercition, est la vraie moralité.

Notre morale d’aujourd’hui est basée sur la protection de l’individu ; c’est un système fermé qui agit comme une protection pour maintenir l’individu au sein du groupe. L’individu est traité comme un animal méchant qui doit être gardé dans la cage de la moralité. Nous sommes devenus les esclaves d’une moralité de groupe que chacun de nous a aidé à construire, à cause de son désir individuel de sécurité et de réconfort. Chacun de nous a contribué à ce système de morale, qui est basé sur l’acquisition et sur la protection rusée de soi-même. Dans le système fermé de cette soi-disant morale, nous avons créé des religions statiques, avec leurs dieux statiques, avec des images mortes et des pensées pétrifiées. Cette prison fermée de la morale est devenue si puissante, si exigeante, que la plupart des individus vivent dans la peur de l’enfreindre, et ne font que se conformer aux règlements et aux lois de la prison.
Nous ne pouvons trouver la vérité ni au moyen de cette morale fermée, ni simplement en nous en évadant. Si nous nous bornons à nous évader de cette morale en détruisant le vieux code sans le comprendre, nous ne ferons que créer une autre forme de protection individuelle, une autre prison. Tant que l’esprit est à la recherche d’une sécurité, et des voies et moyens qui lui assureront cette sécurité, il doit inévitablement créer des lois et des systèmes pour sa propre protection. Cette recherche d’une protection individuelle est la négation de la compréhension de la réalité. La réalité ne peut être discernée que lorsque l’esprit est entièrement nu, entièrement dénudé de cette idée d’auto-protection.

Il vous faut devenir intensément conscients de la cause de cette prison, de cette continuelle construction de sécurités, de consolations et de voies d’évasion, dans lesquels l’esprit est engagé. Lorsque vous êtes pleinement conscients de cette cause, l’esprit lui-même commence à discerner la vraie manière d’agir dans le courant de l’expérience, de sorte que la moralité devient purement individuelle. On ne peut pas en faire un moyen d’exploitation. En connaissant sa cause, et en en étant continuellement conscient, l’esprit lui-même commence à émerger de la protection de cette moralité autoprotectrice, qui est devenue si écrasante, si destructive pour l’intelligence. Par cette lucidité, qui est l’éveil de l’intelligence, l’esprit émerge jusqu’à parvenir au flot de la réalité qui ne peut pas devenir une religion statique, un moyen d’exploitation, ni qui peut être pétrifié en un livre de prières des prêtres.

Question : Est-ce qu’une simple révolution économique et sociale résoudrait tous les problèmes humains, ou doit-elle être précédée d’une révolution intérieure, spirituelle?

Krishnamurti : La révolution peut venir, et au lieu d’un système capitaliste, supposez que vous établissiez une forme de gouvernement communiste ; mais croyez – vous qu’une simple révolution extérieure résoudra les nombreux problèmes humains? Sous le régime actuel, vous êtes forcés de vous ajuster à certaines méthodes de pensée, de morale, et vous devez gagner de l’argent. Si un nouveau système est établi par la révolution, il y aura une nouvelle forme de coercition, peut-être pour le mieux ; mais comment la simple coercition peut-elle engendrer la compréhension? Êtes-vous satisfaits de continuer à vivre inintelligemment dans le système actuel, espérant et attendant que quelque changement extérieur miraculeux se produise qui modifiera aussi votre esprit et votre cœur? Sûrement il n’y a qu’une voie, qui consiste à voir que le système actuel est basé sur l’exploitation égoïste dans laquelle chaque individu cherche brutalement sa propre sécurité, et combat pour conserver ses privilèges et ses acquisitions. En comprenant cela, l’homme intelligent n’attendra pas que vienne une révolution, mais il commencera à modifier radicalement son action, sa morale, et il commencera à libérer son esprit et son cœur de tout esprit d’acquisition. Un tel homme est libre du fardeau de tout système et peut ainsi vivre intelligemment dans le présent. Si vous désirez réellement trouver la vraie façon d’agir, essayez de vivre dans le présent, avec la compréhension de l’inévitable.

Question : Je n’appartiens à aucune religion, mais je suis membre de deux sociétés qui me donnent de la connaissance et de la sagesse spirituelle. Si je les abandonnai, comment pourrais-je jamais atteindre la perfection?

Krishnamurti : Si vous comprenez la futilité de tous les corps religieux organisés, avec leurs intérêts déguisés et leur exploitation, avec la complète stupidité de leurs croyances basées sur l’autorité, la superstition et la peur ; si vous saisissez réellement la signification de cela, alors vous n’appartiendrez à aucune secte ni société religieuse. Croyez-vous qu’aucune société ou qu’aucun livre puisse vous donner la sagesse? Des livres et des sociétés peuvent vous donner des informations ; mais si vous dites qu’une société peut vous donner la sagesse, vous ne faites plus que compter sur elle, et elle devient votre exploiteur. Si la sagesse pouvait être acquise au moyen d’une secte ou d’une société religieuse, nous serions tous des sages, car nous avons eu des religions avec nous pendant des milliers d’années. Mais la sagesse ne peut pas être acquise de cette manière. La sagesse est la compréhension du flot constant de vie (ou réalité), et ce flot ne peut être discerné que lorsque l’esprit est ouvert et vulnérable, c’est-à-dire lorsqu’il n’est pas entravé par ses propres désirs, par ses réactions et ses illusions destinés à le protéger. Aucune société, aucune religion, aucun prêtre, aucun chef ne vous donneront jamais la sagesse. Ce n’est que par votre propre souffrance – dont vous essayez de vous évader en adhérant à des corps religieux et en vous immergeant dans des théories philosophiques – ce n’est qu’en étant conscients de la cause de la souffrance, et en vous libérant de cette cause, que la sagesse naît naturellement et avec douceur.

Question : Je désire beaucoup de choses de la vie, que je ne possède pas. Pouvez-vous me dire comment les obtenir?

Krishnamurti : Pourquoi désirez-vous beaucoup de choses? Nous devons tous avoir des vêtements, de la nourriture, un abri. Mais qu’est-ce qu’il y a derrière votre désir? Nous voulons des choses parce que nous pensons que grâce à la possession nous serons heureux, que par l’acquisition nous obtiendrons du pouvoir. Derrière cette question il y a le désir de puissance. A la poursuite de la puissance il y a la douleur et par la douleur il y a l’éveil de l’intelligence, qui révèle la complète futilité de la puissance. Il y a ensuite la compréhension des besoins. Vous pouvez ne pas vouloir beaucoup de choses physiques, vous pouvez avoir vu l’absurdité qu’il y a à beaucoup posséder, mais vous pouvez désirer le pouvoir spirituel. Entre cela et le désir d’avoir beaucoup d’objets il n’y a pas de différence. Tout cela est pareil. Un de ces désirs vous l’appelez matérialiste, et vous donnez à l’autre un nom plus raffiné, spirituel, mais essentiellement ils ne sont que deux moyens de rechercher votre propre sécurité, et en cela il ne peut jamais y avoir de bonheur ni d’intelligence.

Question : Vous semblez nier la valeur de la discipline et des principes moraux. La vie ne serait-elle pas un chaos sans discipline ni lois morales?

Krishnamurti : Ainsi que je l’ai dit au début de cette Causerie, nous avons transformé la discipline et la morale en un abri pour notre propre protection, qui n’a aucune signification profonde, aucune réalité. N’y a-t-il pas des guerres, une exploitation brutale, un complet chaos dans le monde, en dépit de vos disciplines, de vos religions, de vos rigides cadres moraux? Alors examinons cette structure de la morale et de la discipline, que nous avons construite et qui nous a exploités, qui est en train de détruire l’intelligence humaine. Dans l’examen même de cette structure fermée de morale et de discipline, si nous y procédons avec soin et sans préjugés, nous commencerons à comprendre et à développer cette vraie moralité qui ne peut pas être mise en système, pétrifiée.
La morale, la discipline que vous possédez maintenant sont basées sur la recherche de la sécurité personnelle à laquelle se livre l’individu au moyen de la religion et de l’exploitation économique. Vous pouvez parler d’amour et de fraternité le dimanche, mais les lundis vous exploitez les autres, dans vos occupations variées. La religion, la morale, la discipline ne sont que des revêtements de l’hypocrisie. Une telle moralité, de mon point de vue, est immorale. Comme vous recherchez impitoyablement votre sécurité économique, et que ceci engendre une morale qui convient à ce but, ainsi vous avez créé des religions dans le monde entier, qui vous promettent l’immortalité au moyen de leurs disciplines et morales particulières et fermées. Tant qu’existe cette morale fermée, les guerres et l’exploitation doivent exister, il ne peut y avoir de vrai amour pour l’homme. Cette morale, cette discipline sont, en réalité, basées sur l’égocentrisme et la recherche brutale de la sécurité individuelle. Lorsque l’esprit se libère de ce centre de conscience limitée – qui est basé sur 1 agrandissement de soi-même – alors surgit l’ajustement exquis et délicat à la vie, qui n’exige ni lois ni règles, mais qui est une intelligence consommée, s’exprimant dans l’action intégrée du vrai discernement.

Question : Ce qui viendra après la mort m’est égal, mais j’ai peur de mourir. Dois-je combattre cette peur et comment puis-je la surmonter?

Krishnamurti : En aimant le présent. L’éternité n’est pas dans l’avenir, elle est toujours dans le présent. Il n’y a pas de remède à la peur, on ne peut pas la remplacer si ce n’est par la compréhension de la cause de la peur elle-même. L’esprit est continuellement limité par les mémoires du passé, et ces souvenirs entravent l’accomplissement de l’action dans le présent. Ainsi il n’y a pas de plénitude d’action dans le présent qui puisse engendrer la peur de la mort.

Ce n’est pas un exploit intellectuel que de vivre dans le présent. Cela exige que l’on comprenne l’action et qu’on se libère l’esprit des illusions, et c’est cela qui nous occupe le plus: créer des illusions, des évasions, recouvrir les choses que nous ne voulons pas comprendre. L’esprit crée des illusions comme moyens pour s’évader, et ces illusions, avec leur puissance, empêchent que l’action et la compréhension soient complètes dans le présent. Ainsi les vieilles illusions créent des entraves et des limitations nouvelles. C’est pour cela que nous commençons à penser en termes de durée, aux moyens de comprendre et de croître. La compréhension est toujours dans le présent, non dans le futur. Mais l’esprit refuse la perception immédiate, à cause de ce qu’elle impliquerait de révolte intelligente contre tout ce qu’il a construit dans la recherche de sa propre sécurité.

Question : Je permets à mon imagination d’errer sans crainte. Est-ce que je fais bien?

Krishnamurti : En fait, il se peut que vous ayez peur de beaucoup de choses. Cette course de l’imagination est encore une façon de fuir les problèmes de la vie. Si c’est une évasion, c’est une perte complète d’énergie mentale. Cette énergie peut devenir créatrice et effective, mais seulement lorsqu’elle s’est libérée des craintes et des illusions que la tradition et les désirs de se protéger nous ont imposées.

Question : Est-ce que vous prêchez l’individualisme?

Krishnamurti : J’ai peur que celui qui a posé cette question n’ait pas bien compris ce que j’ai dit. Je ne prêche pas du tout l’individualisme. Malheureusement, la vaste majorité des gens n’ont presque pas une seule possibilité d’expression individuelle ; ils peuvent croire qu’ils agissent volontairement et librement ; mais, et c’est triste, ils ne sont que des machines, qui fonctionnent d’une façon déterminée, sous la poussée des circonstances et du milieu. Alors comment peut-il y avoir un accomplissement individuel (ce qui est la plus haute forme de l’intelligence)? Ce que nous appelons expression individuelle, dans le cas de la vaste majorité des gens, n’est qu’une réaction dans laquelle il y a très peu d’intelligence.

Mais il y a une autre sorte d’individualité, qui est l’unicité. Elle est le résultat de l’action voulue et compréhensive. C’est-à-dire que si quelqu’un comprend le milieu où il est, et qu’il agit avec intelligence et discernement, là est la vraie individualité. Le propre de cette unicité n’est pas de séparer, car elle est l’intelligence elle-même.

L’intelligence est seule, unique. Mais si vous n’agissez que par la pression des circonstances, alors, bien que vous puissiez croire que vous êtes un individu, vos actions ne sont que des réactions, dans lesquelles il n’y a pas d’intelligence. Et parce que l’individu, aujourd’hui, n’est qu’une réaction dans laquelle il ne peut y avoir d’intelligence, il y a le chaos dans le monde, chaque individu cherchant sa propre sécurité et son accomplissement égoïste.

L’intelligence est unique ; elle ne peut pas être divisée en « vôtre » et « mienne ». Ce n’est que l’absence d’intelligence qui peut être séparée en unités, en « vôtre » et « mienne », et cela c’est la laideur des distinctions, d’où naissent l’exploitation, la cruauté et la douleur.

Rio De Janeiro, le 4 mai 1935
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