U.G Krishnamurti « Le dos au Mur »

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On ne peut pas arriver à l’état-sans-effort par l’effort

ug krishnamurti

Question : U.G., est-ce qu’on peut dire que vous vivez dans un état sans conflit?

U.G. : Je ne suis pas en conflit disons au moins avec la société. Le monde, tel qu’il est actuellement, est ma seule réalité. La réalité ultime que l’homme a inventée n’a absolument rien à voir avec la réalité de ce monde. Vous cherchez de tous les côtés et dans tous les sens à comprendre cette réalité, que vous qualifiez d’ultime » mais ne vous gênez pas, donnez-lui tous les noms que vous voudrez; c’est cette recherche effrénée tous azimuts qui vous empêche de voir et d’accepter la réalité de ce monde tel qu’il est. Tous vos efforts pour fuir le monde tel qu’il est rendent impossible l’harmonie véritable avec les choses qui vous touchent directement.

Nous nous faisons une idée de cette harmonie. Comment vivre en ayant la paix intérieure -voilà l’idée que nous créons, mais ce n’est qu’une idée. La paix est déjà là, elle est extraordinaire. Mais vous ne pouvez jouir de cette paix intérieure parce que vous vous êtes fait une idée de ce que vous appelez « paix intérieure » qui n’a absolument rien à voir avec le fonctionnement harmonieux de ce corps. Débarrassez-vous de ce fardeau, n’essayez pas d’atteindre cette réalité, d’en faire l’expérience, de la vivre; vous verrez alors qu’il est impossible de faire l’expérience de quoi que ce soit, mais au moins vous ne vivrez pas dans l’illusion. Alors, vous accepterez qu’il n’y a rien, absolument rien, que vous puissiez faire pour avoir une expérience de quoi que ce soit -en-dehors de la réalité que nous impose la société.

Nous n’avons d’autre choix que d’accepter ce moule que la société nous impose, parce qu’il est vital de fonctionner dans ce monde d’une manière saine et intelligente. Si nous n’acceptons pas cette réalité imposée par la société, c’en est fini de nous, on termine au cabanon. Il faut donc accepter cette réalité telle qu’elle nous est imposée par la culture, la société, appelez-la comme vous voudrez; mais en même temps Il faut se rendre compte qu’on ne peut rien faire pour avoir l’expérience de la réalité [au lieu de son concept]. Acceptez tout cela et vous ne serez plus en conflit avec la société, et le désir d’être quelque chose d’autre que ce que vous êtes actuellement prendra fin aussi.

Ce but que vous vous êtes fixé, cet idéal qu’il vous faut réaliser, ce besoin d’être quelque chose d’autre, tout cela disparaît. Le problème n’est pas d’accepter quelque chose d’autre, d’autres valeurs ou d’autres croyances. Simplement, la quête n’est plus. Ces objectifs que la société et la culture ont placés devant nous, et que nous avions considérés comme désirables, ne sont plus. Ce besoin d’atteindre cet objectif, lui aussi n’est plus. Alors, vous êtes ce que vous êtes, sans plus.

Quand vous ne cherchez plus à devenir autre chose que ce que vous êtes, le conflit intérieur n’est plus. Si intérieurement vous n’êtes plus en conflit, il vous devient impossible de l’être avec la société. Tant que vous n’êtes pas intérieurement en paix, vous ne pouvez l’être avec autrui. Bien sûr, on peut être soi-même en paix, sans que son voisin le soit. Mais, voyez-vous, cela ne vous concernera pas. Voilà la situation : quand vous êtes sans conflit intérieur, vous devenez une menace pour la société actuelle. Vous devenez une menace pour vos voisins, parce qu’ils ont accepté le monde [le monde qu’ils connaissent et qu’ils conçoivent] comme étant la réalité -et aussi ils ont en tête un objectif bizarre qu’ils appellent « la paix ». Vous devenez une menace pour leur existence telle qu’ils la conçoivent et telle qu’ils en font l’expérience. Alors vous êtes complètement seul -pas la solitude que les gens redoutent simplement vous êtes seul.

On croit s’intéresser à la réalité ultime, à l’enseignement des gurus et des saints, aux innombrables techniques qui doivent éveiller en vous cette énergie que vous recherchez. [Mais cela ne vous mènera nulle part. C’est seulement] quand le mouvement de la pensée cesse que cette énergie, qui est déjà là, est libérée. L’enseignement du saint n’y fait rien, toutes les techniques imaginables non plus.

Le mouvement là [il désigne son interlocuteur] et le mouvement ici [il se désigne ] sont une seule et même chose. Pas de différence entre cette machine humaine et tout autre machine. Elles existent ensemble. C’est la même énergie qui s’exprime là-bas et ici. En fait toute énergie que vous ressentez en pratiquant toutes ces techniques est une énergie de friction, de conflit. Cette énergie-là est créée par la friction de la pensée -le besoin de faire l’expérience de cette énergie est la cause directe de l’énergie que vous ressentez. Mais on ne peut absolument pas faire l’expérience de cette énergie-ci [cette énergie indifférenciée dont je parle]. Elle est simplement une expression, une manifestation de la vie. Vous n’avez rien à faire pour ça.

Tout ce que vous faites pour avoir l’expérience de cette énergie entrave cette énergie, qui est l’expression et la manifestation de la vie, et l’empêche de fonctionner. On ne peut pas évaluer cette énergie à l’aune de nos valeurs habituelles -différentes techniques, méditation, yoga, etc. Ne vous méprenez pas, je n’ai rien contre. Mais toutes ces techniques ne vous permettront pas d’atteindre votre objectif -l’objectif lui-même est un leurre. Si c’est la souplesse du corps que vous recherchez, c’est sûr que le yoga vous aidera. Mais ça ne sert à rien pour atteindre l’illumination, la libération, appelez ça comme vous voudrez. Même les techniques de méditation sont des activités de concentration sur soi [et d’exclusion du reste]. Vous utilisez des mécanismes qui continuent sur eux-mêmes, qui se maintiennent par eux-mêmes. Ces techniques vont à l’encontre de votre recherche de la réalité ultime; elles ne sont que des instruments d’auto-continuité. Un jour vous vous apercevrez, ou plutôt vous vous éveillerez au fait que la quête même d’une réalité ultime n’est qu’un mécanisme d’auto-continuité. Il n’y a rien à atteindre, rien à gagner, rien à réaliser.

Lorsque vous agissez en vue d’atteindre votre objectif, un mécanisme d’auto-continuité se met en place. J’utilise les mots 44 mécanisme d’auto-continuité » mais je ne veux pas dire par là qu’il y a un soi, un moi, une entité quelconque. J’utilise le mot « soi » parce qu’il n’y en a pas d’autre. C’est comme le démarreur dans votre voiture. Elle démarre toute seule, elle se maintient automatiquement dans son existence de voiture. Ce mécanisme n’existe pour rien d’autre. Tout ce que vous voulez accomplir est basé sur le moi. Je dis « basé sur le moi » et vous pensez aussitôt « attention, à éviter », parce que votre idéal est l’absence du moi. Mais tant que vous agissez en vue du non-moi, vous êtes ancré dans le moi. Quand l’énergie du désir d’aller au-delà du moi n’est plus, alors le moi n’est plus et il n’y a plus d’activité fondée sur le moi. Ces techniques, ces systèmes, ces méthodes pour atteindre l’état de non-moi, tout cela est au centre du moi.

Malheureusement, la société considère l’abnégation de soi comme l’idéal le plus élevé; l’altruiste est un atout pour la société, et la société ne se préoccupe que de sa propre continuité -maintenir le statu quo. Ainsi toutes ces valeurs, que nous acceptons et honorons, sont des inventions de l’esprit humain pour assurer sa propre continuité.

Le fait même d’avoir un but [dépasser le moi] vous permet de continuer, mais vous n’arrivez nulle part. Seulement l’espoir est là qu’un jour, grâce à je ne sais quel miracle, grâce à une aide providentielle, vous arriverez au but. Cet espoir vous permet de continuer, bien qu’en fait vous n’alliez nulle part. À un moment, vous allez comprendre que tout ce que vous pouvez faire ne mène à rien. Alors vous allez changer, essayer ceci, cela, quelque chose d’autre. Mais tentez une approche, voyez que rien n’en sort, et vous verrez que c’est vrai de toutes les autres. Croyez-moi, il faut voir cela très clairement, sans l’ombre d’un doute.

Il vous plain de vous engager dans un certain nombre de choses; à un moment donné, il vous faut bien voir que tout cela ne mène à rien. Tant que vous avez quelque chose en tête, vous suivez votre idée. « Que sont les pensées? -Elles sont le résultat de conditionnements antérieurs).  l’identité entre pensée et volonté]. Il faut être lucide. Que voulez-vous? Je pose tout le temps la même question : « Que voulez-vous »? Vous dites : « Je cherche la paix intérieure ». Voilà un but impossible à atteindre, une contradiction dans les termes : tout ce que vous faites pour y parvenir détruit la paix qui est déjà là. Vous voyez, vous avez mis en marche un mouvement de pensée qui détruit la paix qui est déjà là. Il vous est très difficile de comprendre (ou d’accepter) que toutes vos tentatives vont précisément à l’encontre de la paix et l’harmonie qui sont déjà là. Tout mouvement de pensée, quelle que soit sa direction, quel que soit son niveau, est un facteur de destruction du fonctionnement calme et paisible de cet organisme vivant -qui n’a que faire de vos aspirations spirituelles. Il n’a que faire de vos expériences spirituelles, même les plus extraordinaires.

ous voulez comprendre quoi? Je ne dis rien de profond. Je répète la même chose tout le temps, jour après jour. Pour vous, c’est rempli de contradictions. Je dis quelque chose -que vous ne comprenez pas- et puis je dis le contraire. Vous y voyez une contradiction. En fait, il n’y en a pas. Ce que j’ai dit en premier lieu n’a pas exprimé ce que je voulais dire, alors la deuxième affirmation est une négation de la première; et la troisième est une négation des deux premières; et la quatrième une négation des trois premières. Non que j’aie quelque chose à dire. Non que j’aie dans l’idée de vous communiquer quoi que ce soit. Il n’y a rien à transmettre. Seulement une suite de négations. Non qu’il y ait quelque chose à dénier. Vous voulez comprendre. Voyez-vous, vous voulez comprendre. Il n’y a rien à comprendre. Chaque fois que vous croyez y voir un sens quelconque, j’attire votre attention sur le fait que ça n’est pas ça. Ce n’est pas non plus la doctrine du neti-neti.

Vous savez, en Inde, ils ont mis au point cette approche négative. Mais cette soi-disant approche négative est en fait une approche positive, parce qu’ils ont quand même un but en tête. Ça n’a pas marché avec l’approche positive, alors ils ont inventé ce qu’on appelle l’approche négative. « Pas ceci, pas cela ». On ne peut pas atteindre

l’inconnaissable, voyez-vous, et on ne peut pas non plus en faire l’expérience par l’approche positive. Cette approche soi-disant négative ne l’est pas vraiment, parce qu’il y a toujours un but tangible -connaître l’inconnaissable, ou le désir de faire l’expérience de quelque chose- et ce quelque chose est au-delà de l’expérience. C’est une pure supercherie -on s’amuse. Tant qu’il y a un but tangible, quel qu’il soit -et on peut appeler ça approche positive ou négative c’est une approche positive.

D’accord, on s’amuse, c’est intéressant, mais soyons sérieux, ‘l’au-delà », « l’inconnaissable », il n’y a rien de tel. Si vous acceptez l’idée d’un au-delà, vous allez chercher à le connaître -à connaître l’inconnaissable. Votre intérêt est de chercher à connaître. Ce mouvement [de la pensée] va persister tant qu’il y aura le désir de faire l’expérience de quelque chose qui n’est pas du domaine de l’expérience. Il n’y a pas d’au-delà, point final. Qu’est-ce qui me permet d’affirmer qu’il n’y a rien de tel? Comment puis-je me permettre d’être aussi catégorique? Vous comprendrez plus tard. Tant que vous êtes en quête de l’au-delà, ce mouvement persiste. C’est quelque chose qui est à votre portée, qui vous donne l’espoir que peut-être un jour par un heureux hasard vous allez avoir l’expérience de l’au-delà. Comment l’inconnaissable pourrait-il être du domaine du connu? Vous pouvez toujours courir. Même si ce mouvement (pour connaître l’inconnaissable) n’est pas là, vous ne saurez jamais ce qui est. Vous ne pouvez pas savoir ce qui est, vous n’avez aucun moyen de le saisir, d’en faire l’expérience, aucun moyen de l’exprimer.

C’est pourquoi toutes ces histoires de félicité éternelle, d’amour éternel, c’est du pipi de chat. Il est strictement impossible de saisir cette réalité, de la contenir, de l’exprimer. Un jour peut-être vous vous éveillerez au fait que cet instrument [la pensée] ne peut pas vous aider à comprendre quoi que ce soit, et qu’il n’y en a pas d’autre. Il n’y a donc rien à comprendre. Je ne veux pas donner une conférence. Aidez-moi.Vous voyez, vous auriez tort d’interpréter mes mots selon vos valeurs, selon certains codes de conduite, vous seriez complètement à côté de la cible. Je n’ai rien contre un code de moralité -les codes de conduite ont une utilité sociale, sans eux la société ne pourrait pas fonctionner. Un certain code de conduite est nécessaire pour fonctionner intelligemment dans le monde. Sinon, c’est le chaos. C’est uniquement un problème de société, pas une question d’éthique ni un problème religieux. Il faut séparer les deux choses, le monde a changé. Il faut trouver quelque chose d’autre [que les vieux interdits religieux ou moraux] pour pouvoir vivre en harmonie avec le monde qui nous entoure. Tant qu’il y aura conflit intérieur, en vous, vous ne pourrez pas vivre en harmonie avec la société. C’est à vous de faire le premier pas, en vous-même.

N’essayez pas d’interpréter mes mots dans un contexte religieux. Ce que Je dis n’a rien à voir avec la religion. Loin de moi l’idée que vous devriez devenir quelque chose d’autre que ce que vous êtes déjà. C’est impossible. Il n’est pas dans mon intention de vous libérer de quoi que ce soit. Franchement, notre conversation n’a aucun sens. Vous pouvez rejeter ce que Je dis, n’y voir qu’un non-sens, je n’y vois aucun inconvénient. Peut-être qu’un jour vous verrez clairement que l’objectif que vous avez en tête, ce but à quoi vous aspirez par tous vos efforts et la tension de la volonté, peut-être qu’un jour vous verrez que tout ça n’a absolument rien à voir avec ce dont je parle. L’ état que je décris n’est pas ce que vous voulez.

Je vous disais l’autre jour que j’aimerais vous donner juste un aperçu de cet état. Pas un aperçu dans le sens visuel. Juste vous faire toucher ça du doigt. Mais vous n’auriez aucune envie de vous en approcher, encore moins de le toucher. En revanche, ce que vous voulez, ce qui vous intéresse vraiment, n’existe pas. Vous pouvez avoir un tas d’expériences insignifiantes, si ça vous chante. Allez-y, méditez, faites ce qui vous plaît, vous en aurez des expériences. En fait, c’est encore plus facile en se droguant. Je ne préconise pas l’utilisation des drogues, mais le résultat est le même, exactement le même. Les docteurs disent que les drogues vont vous abîmer le cerveau, mais la méditation -si on fait ça sérieusement- va aussi vous abîmer le cerveau. [Ceux qui l’ont pratiquée sérieusement] sont devenus fous, ils se sont fichus dans la rivière et sont morts. Ils ont fait mille choses -ils se sont emmurés dans des cavernes- parce qu’ils ne pouvaient y faire face.[ Faire face à quoi? A la fin du moi, à l’extinction du moi].

Voyez-vous, il est impossible d’observer ses propres pensées, de s’observer à chaque pas qu’on fait. Vous en deviendriez fou, vous ne pourriez pas faire un pas. Ce n’est pas ce qu’on veut dire quand on parle d’être conscient de tout -d’observer chaque pensée- comment vous serait-il possible d’observer toutes vos pensées, une à une- et pour quelle raison, je vous prie, voudriez-vous observer vos pensées? Pour quelle raison? Dans un but de contrôle? Vous ne pouvez pas contrôler la pensée. Elle a une force fantastique.

Vous pouvez vous imaginer que vous avez réussi à contrôler vos pensées, et que vous avez senti un certain espace entre ces pensées, une sorte d’état sans pensée; vous croyez alors que vous avez fait un pas en avant. Mais cet état-sans-pensée se fonde lui-même sur la pensée, il représente un espace entre deux pensées. Faire l’expérience de l’espace entre deux pensées -l’état-sans-pensée- est la preuve que la pensée était là, bien là. Elle refait son apparition après, comme le Rhône, en France, qui disparaît et réapparaît. Il est toujours là, mais souterrain. Il n’est pas navigable, mais finalement il réapparaît. De la même manière toutes ces choses que vous refoulez (avec le sentiment d’avoir eu une expérience extraordinaire) reviennent à la surface, -et alors vous sentez vos pensées revenir avec une force accrue.

Vous n’êtes pas conscient de votre respiration en ce moment. Vous n’avez pas besoin d’en être conscient. Pourquoi en auriez-vous besoin? Si c’est pour contrôler votre respiration, accroÎtre votre capacité respiratoire, etc, d’accord. Mais pourquoi être conscient du mouvement respiratoire du début jusqu’à la fin? Soudain, vous êtes conscient de votre respiration. Respiration et pensée sont étroitement liées. C’est pourquoi vous voulez contrôler votre respiration. Ainsi, d’une certaine manière, vous allez contrôler votre pensée, pendant un certain temps. Mais si vous retenez votre souffle trop longtemps, vous allez étouffer et tomber raide mort; de la même manière, si vous retenez ou bloquez le flot de pensées, vous allez étouffer et tomber raide mort, littéralement, ou au moins il y aura de sérieux dégâts. La pensée est une vibration très forte, une extraordinaire vibration. C’est comme l’atome. Il ne faut pas jouer avec ces choses-là.

Vous voulez maîtriser le flot de pensées, mais vous n’y arriverez pas. La pensée doit fonctionner à sa manière, de façon discontinue, sans suite. Cet état existe de lui-même, vos efforts ne peuvent en aucun cas le provoquer. [U. G. décrit « l’état naturel  » qui est le sien, une fois que le carcan de la structure mentale a disparu]. La pensée doit trouver son rythme naturel. Le fait même de vouloir lui donner son rythme naturel ajoute une impulsion au flot de pensées. La pensée a sa vie propre-, malheureusement, elle a créé un mouvement parallèle à l’intérieur de la vie. Ces deux mouvements, de la vie et de la pensée, sont dans un conflit perpétuel , qui ne prendra fin que lorsque le corps cessera de fonctionner.

La pensée s’est emparée du corps. Elle est le maître de la place. Elle essaye toujours de tout contrôler. C’est un domestique qu’on ne peut plus mettre à la porte, quoi qu’on fasse. Si vous l’expulsez par la force, il va tout brûler, même s’il doit périr dans les flammes lui aussi. [Il est très dangereux d’essayer de contrôler ou de bloquer la pensée. On risque la folie]. Il n’a rien à y gagner, mais c’est ce qui va vous arriver si vous essayer de le contrôler. Ne prenez pas cette image littéralement, voyez par vous-même, ne jouez pas avec tout ça. Ou alors, allez-y, jouez. Tout ça, pour vous, ce sont des jouets.

Alors pourquoi posez-vous toutes ces questions, pourquoi n’êtes-vous Pas satisfait des réponses que vous avez déjà? Je vous pose la question. Pourquoi? Si vous étiez satisfait, alors, voyez-vous, il n’y aurait plus problème. Vous diriez : « je n’ai aucun besoin d’une réponse ». Mais non. La question est là, en vous. Vous pouvez demander à qui vous voulez, espérer une solution us pouvez quelconque, elle est toujours là. Pourquoi y est-elle toujours? Qu’arrive-t-il si la question n’est plus là? Si elle n’est plus là, vous n’êtes plus là non plus.

VOUS êtes les réponses, vous n’êtes rien d’autre. Je ne dis rien de plus, rien de moins. Si vous comprenez qu’il n’y a pas là d’entité qui pose les questions, la réponse elle-même est en grand danger d’annihilation [et vous avec]. C’est pourquoi elle ne veut pas de réponse. La vraie réponse serait la fin des réponses que vous avez déjà, et qui ne sont pas vraiment les vôtres.

Qu’est-ce que ça peut f… si ces réponses arrivent à leur fin? [Et le reste -vous- avec elles?]. Les réponses que vous avez sont déjà mortes, elles vous viennent de gens qui sont morts. Et celui qui les répète est lui aussi un macchabée. Celui qui est vivant ne peut pas répondre à ces questions, toute réponse qui vous vient de qui que ce soit est une réponse morte parce que la question est une question morte, la question de quelqu’un qui est déjà mort. Voilà pourquoi je ne vous donne aucune réponse, rien. Vous vivez dans un univers d’idées mortes.

Toutes les pensées sont des choses mortes, elles ne sont pas la vie. Vous ne pouvez pas leur donner le souffle vital. C’est ce que vous essayez de faire tout le temps : vous leur donnez la force de vos émotions. Mais elles n’ont rien de vivant, elles ne peuvent pas atteindre la vie, la toucher, l’exprimer. Les problèmes psychologiques et spirituels que vous croyez avoir ne sont pas ça du tout. Ce sont des problèmes qui ont trait à la vie, à la réalité vivante.

Les solutions que vous avez ne vous sont d’aucune aide pour affronter la vie. Elles sont tout juste bonnes comme sujet de discussion académique, pour le rituel question-réponse -on ressasse les mêmes idées sans vie; ces solutions, ces idées, ces rituels, ne peuvent jamais, jamais, toucher à la vie, parce que si jamais ça arrivait, la vie consumerait tout ça dans un feu d’enfer, il n’y aurait plus trace de rien.

Ainsi vous n’allez jamais vous approcher de la vie, de quoi que ce soit de vivant. Tant que vous utilisez la pensée pour comprendre ou faire l’expérience de quoi que ce soit, vous ne voyez rien, vous ne touchez rien de vivant. Quand la pensée n’est plus là, il n’y a plus rien à comprendre, plus d’expérience à faire. Quand on a une expérience, on ne fait qu’ajouter à l’élan de la pensée, à son emprise, pas plus, Il n’y a rien qui vous appartienne en propre.

Je ne pose aucune question, aucune. Pourquoi tant de questions de votre part? Je ne donne aucune réponse. Je ne fais que répéter la même chose jour après jour. Que vous y compreniez quelque chose ou non, c’est du pareil au même pour moi.

Qu’est-ce qu’on veut dire exactement quand on parle de conscience? Son contraire, l’inconscience, n’existe pas. En médecine, on donne les raisons techniques qui expliquent pourquoi un individu est inconscient; mais l’individu lui-même n’a aucun moyen de savoir qu’il est inconscient. Quand il n’est plus inconscient, on dit qu’il est conscient. Alors, pensez-vous être conscient ou inconscient, maintenant? Pensez-vous être réveillé, ou non? Pensez-vous être vivant ou mort?

Après nous avoir dit : vous croyez savoir, mais vous ne savez rien; vous croyez être bon, mais vous êtes tout le contraire; il nous dit maintenant : vous croyez être conscient, mais vous ne l’êtes pas; vous croyez être en vie, quel dommage, so sorry ! )

C’est la pensée qui vous donne l’impression d’être vivant, ou d’être conscient. Vous avez cette impression seulement quand la connaissance que vous avez des choses est là. Vous n’avez aucun moyen de savoir si vous êtes mort ou vivant. Dans ce sens, la mort n’existe pas, parce que en ce moment vous n’êtes pas vivant. Vous n’avez conscience du monde et de vous-même que quand la connaissance est là. Sans elle, le mouvement de pensée -qui arrive à sa fin un instant avant ce que nous appelons « la mort » ait lieu- se fiche bien de savoir si vous êtes mort ou vivant.

C’est pourquoi être vivant ou être mort n’a en fait aucune importance. Bien sûr, c’est important pour celui qui considère qu’être vivant est très important, et pour ceux qui lui sont proches; mais vous n’avez aucun moyen de vérifier si vous êtes vivant ou si vous êtes mort, si vous êtes conscient ou non. Vous êtes conscient seulement par la pensée [« être conscient » ne signifie rien d’autre que le fait d’avoir en tête le concept, l’idée, d’être conscient; nous savons que nous sommes vivant> ou plutôt nous croyons exister, parce que nous avons la pensée d’être vivant ce qui peut aussi se dire : parce que le Je se pense, il croit exister comme entité source d’action et de conscience]; mais malheureusement le mouvement de la pensée ne s’arrête jamais (sauf à la mort clinique). C’est pourquoi vous ne pouvez pas comprendre, vous n’avez aucune idée de ce que je veux dire quand je dis qu’il n’est pas possible de faire l’expérience de quoi que ce soit [directement, sans la pensée. U. G. attaque ici l’idée d’une conscience « supérieure « , « autre « , au-delà de la pensée; pour être éprouvée toute expérience, même mystique, présuppose un point de référence, et donc présuppose la pensée et les concepts -de moi et du monde]; quand le mouvement de la pensée n’est plus là, vous n’avez plus aucun point de référence. Sans ce mouvement de la pensée, toutes ces questions sur la conscience ne sont plus possibles. Voilà ce que je veux dire quand je dis que je n’ai aucune question à poser, rien à demander.

Chaque fois qu’une pensée prend naissance vous créez une entité ou un point, et c’est par rapport à ce point que vous faites l’expérience du monde et des choses. C’est en référence à ça. Alors, si la pensée n’est plus là, comment pouvez-vous faire l’expérience de quoi que ce soit, comment pouvez-vous faire référence à une chose qui n’existe pas, qui n’est plus là?

Chaque fois qu’une pensée prend naissance, vous prenez naissance. La pensée en elle-même est une lame tranchante, elle passe, et quand elle est passée il n’en reste plus trace, [tout recommence à zéro, dans le cas de U.G. Chez nous, en revanche, la continuité du moi qui . se pense cache ce cycle naissance-mort]. C’est sans doute ce que la tradition veut dire par la re-naissance -le cycle de mort naissance-mort-naissance. Ce qui ne signifie pas que cette entité particulière (un individu, vous, moi), qui n’existe pas même quand vous êtes en vie, fait l’expérience de naissances successives. La tradition entend par cet état (le Nirvana) simplement la fin du cycle de naissances et de morts

Mais cet état ne peut pas être décrit en termes de béatitude, félicité, amour, compassion, et toutes ces histoires, ce fatras romantique. Il n’est rien de tout ça, et il ne peut pas être décrit, parce que vous n’avez aucune possibilité de faire l’expérience de ce qui est là, l’intervalle entre deux pensées.

[Encore une fois, U.G. insiste sur la nature fondamentale de la pensée, de la connaissance, de l’expérience que nous avons du monde et de nous-même : tout est basé sur des concepts, nous identifions ce qui se passe -ce qui’ existe pour nous- en faisant référence à des concepts que nous avons déjà emmagasinés et catalogués. De sorte que toute connaissance n’est que reconnaissance. Et sans concept, point de connaissance .- non seulement nous ne savons pas ce que c’est, nous ne savons même pas que la chose existe, et nous ne savons pas non plus que nous existons. Hors les pensées, il n’ y a rien pour nous, y compris nous-même. Les pensées fusent sporadiquement. L’intervalle entre deux pensées ne peut pas être connu par nous. Il représente la réalité vivante, qui nous reste inaccessible par définition].

Vous faites l’expérience du monde et des choses à part] r et depuis ce point de vue, ce point de référence. Il faut qu’il y ait un point, et c’est ce point qui crée l’espace. S’il n’y a pas de point, il n’y a pas d’espace. Ainsi, toute expérience que vous pouvez avoir à partir de ce point est une illusion.

Non pas que le monde soit une illusion. Tous les philosophes du Vedanta, en Inde, et particulièrement les élèves de Shankara, se complaisent dans ces frivolités. Le monde n’est pas une illusion, mais tout ce dont on fait l’expérience en référence à ce point, qui lui-même est une illusion, est condamné à être illusion aussi. Le mot sanscrit de « Maya » ne veut pas dire exactement « illusion ». « Maya » signifie ~1 mesurer ». On ne peut rien mesurer à moins d’avoir un point d’origine. S’il n’y a pas de centre (point de départ, d’origine), il n’y a pas de circonférence du tout. C’est de la géométrie de base, pure et simple.

Ce point n’existe pas en continu. Il existe uniquement pour répondre aux exigences d’une situation particulière, de conditions précises. Ce sont les nécessités de la situation qui créent ce point. Le sujet pensant n’existe pas. C’est l’objet qui crée le sujet. Cela va à l’encontre de toute la pensée philosophique de l’Inde. Le sujet (ce point de focalisation) se forme et disparaît et se forme et disparaît en réaction à ce qui se passe tout autour. C’est l’objet qui crée le sujet et non le sujet qui crée l’objet. C’est un simple phénomène physiologique, qui peut être vérifié expérimentalement: s’il n’y a pas d’objet (en face) il n’y a pas de sujet ici (chez U.G.). C’est l’objet qui crée le sujet.

Voilà, j’ai dit ce que j’avais à dire. Et je ne peux faire autrement que dire la même chose de dix façons différentes, selon la nature des questions dont vous me harcelez.

Mais, comme je l’ai dit hier, ces questions sont toutes les mêmes. Elles viennent des réponses que vous avez déjà. Et ces réponses, que vous avez apprises [qui ne viennent pas vraiment de vous] ne sont pas de vraies réponses. Moi, je ne vous donne aucune réponse’ Et si je commettais la sottise de vous donner des réponses, vous devriez bien comprendre que c’est cette réponse même qui va empêcher que [votre] question puisse disparaître. Croyez-moi, ces question ne me viennent jamais, jamais, à l’esprit; et si vous ne me croyez pas, ça m’est bien égal.

Il n’y a en moi aucune question, sauf celles du type : « Où peut-on louer une voiture? », « Comment arriver à Bruxelles le plus rapidement possible? », « Quelle route prendre pour aller à Rotterdam? ». C’est tout. Pour ce genre de question, il y a toujours des gens qui peuvent vous aider. Mais l’autre genre de question n’a pas de réponse.

Quand vous vous éveillez au fait que ces questions n’ont pas de réponses, et que ces questions viennent des réponses que vous avez déjà, alors toutes ces réponses que vous avez volent en éclats. Mais vous ne pouvez pas faire que ça arrive, ça ne dépend pas de vous.

Alors, vous allez vous dire: « C’est sans espoir ». Pas du tout. Il y a de l’espoir, mais ici-même, pas là-bas, maintenant, pas demain. Vous attendez toujours à demain. Demain il n’y aura RIEN!

Ce qui doit arriver doit arriver maintenant, sur le champ, à l’instant même. Mais ça ne va pas arriver, c’est pratiquement impossible. Ça ne va pas arriver parce que c’est le passé que vous utilisez comme instrument. Il faut que le passé ne soit plus pour que le présent soit possible. Et ce présent est quelque chose que vous ne pouvez pas capturer, vous ne pouvez pas en faire l’expérience. Même en supposant que le passé ne soit plus, vous ne pouvez pas le savoir. Et dans ce cas il n’y a pas d’avenir non plus pour vous.

Peut-être demain serez-vous le patron de votre entreprise, ou bien le maître d’école va-t-il devenir directeur de l’école, ou bien le professeur doyen; du point de vue professionnel il y a toujours une possibilité d’avancement, il faut batailler, et ça prend du temps. Vous utilisez la même technique pour atteindre vos objectifs spirituels ou autres; votre esprit conçoit un objectif, qui doit être atteint dans un futur proche ou lointain. Cette approche a donné des résultats fantastiques pour l’homme. Alors, forcément, comment ne pas l’utiliser aussi pour réaliser vos idéaux spirituels? Vous avez essayé, vous avez fait tout ce qui était humainement possible -même ceux qui sont dévorés par cette soif intense de l’absolu ont suivi cette route- mais en vain.

En Inde tout le monde a tout essayé -ça dépasse l’imagination mais la chance n’a souri à personne. Quand cette chose arrive [sa « calamité »], elle arrive à ceux qui ont vraiment totalement abandonné la quête, -qui ont tout « laissé tomber. C’est la condition sine qua non. Le mouvement tout entier [de la pensée] doit ralentir et s’arrêter. Mais faites n’importe quoi pour qu’il s’arrête et vous lui donnez une nouvelle impulsion, vous ajoutez à son élan. Voilà l’essence du problème.

Vous voulez quelque chose qui n’existe pas. Il n’y a que votre imagination, stimulée par les connaissances que vous avez ramassées ici et là sur le sujet. Et voilà, vous n’y pouvez rien. Vous êtes en quête de quelque chose qui n’existe pas, qui n’existe pas du tout. Je peux répéter ça jusqu’à la saint-glinglin -je ne sais pas quand on la fête dans votre pays- ou jusqu’au royaume de Dieu sur terre -mais il n’y aura jamais de royaume, ni sur terre ni ailleurs. Vous continuez, vous persévérez, dans l’espoir que d’une manière ou d’une autre il y a un moyen d’y arriver. Et vous vous acharnez parce que vous pensez que c’est le moyen pour résoudre vos problèmes du quotidien; c’est une idée saugrenue, ça ne va rien résoudre du tout. « Si seulement j’avais cette illumination, adieu tous mes problèmes ». Tu parles!

Vous ne pouvez avoir cette illumination, ni rien d’autre. Quand ce cataclysme arrive, il efface tout, il ne reste plus rien! Vous voulez

tout ça, et aller au ciel en plus. Vous pouvez toujours courir! Ce n’est pas quelque chose qui va arriver parce qu’on s’y efforce, ou par la grâce de qui que ce soit, même pas grâce à l’aide d’un dieu qui se ballade sur cette terre proclamant qu’il est descendu de quelque part (quelque part dans le firmament) pour votre salut et pour le salut de l’humanité -quelle histoire à dormir debout! Personne ne peut vous aider. Vous aider à faire quoi? Voilà la question, vous comprenez.

Tant que vous aurez cette idée [de libération] en tête, vous allez tourner autour de ces gens-là, avec leurs promesses, leurs techniques. Tout ça va ensemble. Mais [je vous répète qu’] il n’y a rien à faire. De toute façon, vous êtes déjà en train de faire un tas de choses. Est-ce que vous pouvez rester sans rien faire? Non, vous ne pouvez pas, Vous êtes toujours en train de faire quelque chose, et malheureusement pour vous cette activité doit cesser [pour laisser le champ libre à la « calamité »]. Vous allez faire quelque chose d’autre, qui va être censé amener la fin de cette activité. Voilà le problème, voilà où vous en êtes arrivé. C’est tout ce que je peux dire. Je montre l’absurdité de vos actions, de votre démarche.

Comme je l’ai mentionné hier, vous êtes venu ici pour trouver quelque chose, et ensuite vous irez certainement ailleurs. Il n’y a rien ici pour vous, vous n’allez rien en tirer. Non pas que je veuille garder quelque chose pour moi; prenez tout ce que vous voulez. Mais je n’ai rien à vous donner. Je ne suis pas quelque chose que vous ne seriez pas. Vous vous imaginez que je suis différent de vous. Cette pensée ne me vient jamais à l’esprit. Jamais. Chaque fois qu’on me pose des questions, je suis perplexe: « Pourquoi ces gens me posent-ils ces questions? Comment puis-je leur montrer, les guider? ». J’ai encore quelque illusion. Je me dis, peut-être vais-je essayer. Mais même cet « essai » ne signifie rien pour moi. Il n’y a rien que je puisse faire.

Il n’y a rien à obtenir. Rien à donner et rien à prendre. Voilà notre situation. Au niveau des objets matériels, oui. Il y a des tas de choses. Il y a toujours quelqu’un qui peut vous aider grâce à ses connaissances, à son argent, à un tas de choses. Mais dans ce domaine dont nous parlons il n’y a rien à prendre et rien à donner. Et tant que vous aurez ce désir je vous garantis que vous partez battu d’avance. Vous voyez, vouloir cette chose implique nécessairement que le mouvement de la pensée va se mettre en branle pour arriver au but, vous allez vous mettre à penser. Mais le problème n’est pas d’arriver à un but quelconque, le problème c’est que ce mouvement de pensée S’arrête, ici, sur le champ. La seule chose que vous puissiez faire, vous, c’est de mettre le mouvement de la pensée en marche, dans la direction du but à atteindre. Vous ne vous en sortirez jamais.

Extraits de « Le dos au Mur »

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