Kahlil Gibran le prophète

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khalil gibranÉcrit en anglais, le Prophète est une œuvre poétique faite d’aphorismes et de paraboles, livrés par un prophète en exil sur le point de partir. Aux grandes questions de la vie, celui-ci livre au peuple qui l’a accueilli pendant douze ans des réponses simples et pénétrantes. Des thèmes universels sont abordés, mais le fil conducteur reste l’amour. Ainsi est-il dit sur le mariage « Emplissez chacun la coupe de l’autre, mais ne buvez pas à la même coupe» C’est ainsi que Le Prophète est parfois lu à l’occasion de mariages, essentiellement aux États-Unis À côté des grandes questions de la vie pratique, comme le mariage ou les enfants, sont abordés la connaissance de soi et la religion, conçue comme universelle.

I/ L’AMOUR
Alors Almitra dit, Parle-nous de l’Amour.
Et il leva la tête et regarda le peuple assemblé, et le calme s’étendit sur
eux. Et d’une voix forte il dit :
Quand l’amour vous fait signe, suivez le.
Bien que ses voies soient dures et rudes.
Et quand ses ailes vous enveloppent, cédez-lui.
Bien que la lame cachée parmi ses plumes puisse vous blesser.
Et quand il vous parle, croyez en lui.
Bien que sa voix puisse briser vos rêves comme le vent du nord dévaste vos
jardins.
Car de même que l’amour vous couronne, il doit vous crucifier.
De même qu’il vous fait croître, il vous élague.
De même qu’il s’élève à votre hauteur et caresse vos branches les plus
délicates qui frémissent au soleil,
Ainsi il descendra jusqu’à vos racines et secouera leur emprise à la terre.
Comme des gerbes de blé, il vous rassemble en lui.
Il vous bat pour vous mettre à nu.
Il vous tamise pour vous libérer de votre écorce.
Il vous broie jusqu’à la blancheur.
Il vous pétrit jusqu’à vous rendre souple.
Et alors il vous expose à son feu sacré, afin que vous puissiez devenir le
pain sacré du festin sacré de Dieu.
Toutes ces choses, l’amour l’accomplira sur vous afin que vous puissiez
connaître les secrets de votre cœur, et par cette connaissance devenir une
parcelle du cœur de la Vie.
Mais si, dans votre appréhension, vous ne cherchez que la paix de l’amour
et le plaisir de l’amour.
Alors il vaut mieux couvrir votre nudité et quitter le champ où l’amour
vous moissonne,
Pour le monde sans saisons où vous rirez, mais point de tous vos rires, et
vous pleurerez, mais point de toutes vos larmes.
L’amour ne donne que de lui-même, et ne prend que de lui-même.
L’amour ne possède pas, ni ne veut être possédé.
Car l’amour suffit à l’amour.
Quand vous aimez, vous ne devriez pas dire, « Dieu est dans mon cœur »,
mais plutôt, « Je suis dans le cœur de Dieu ».
Et ne pensez pas que vous pouvez infléchir le cours de l’amour car
l’amour, s’il vous en trouve digne, dirige votre cours.
L’amour n’a d’autre désir que de s’accomplir.
Mais si vous aimez et que vos besoins doivent avoir des désirs, qu’ils soient
ainsi :
Fondre et couler comme le ruisseau qui chante sa mélodie à la nuit.
Connaître la douleur de trop de tendresse.
Etre blessé par votre propre compréhension de l’amour ;
Et en saigner volontiers et dans la joie.
Se réveiller à l’aube avec un cœur prêt à s’envoler et rendre grâce pour
une nouvelle journée d’amour ;
Se reposer au milieu du jour et méditer sur l’extase de l’amour ;
Retourner en sa demeure au crépuscule avec gratitude ;
Et alors s’endormir avec une prière pour le bien-aimé dans votre cœur et
un chant de louanges sur vos lèvres.

II/ LE MARIAGE
Alors Almitra parla à nouveau et dit, Et qu’en est-il du Mariage, maître ?
Et il répondit en disant :
Vous êtes nés ensemble, et ensemble vous serez pour toujours.
Vous serez ensemble quand les blanches ailes de la mort disperseront vos
jours.
Oui, vous serez ensemble même dans la silencieuse mémoire de Dieu.
Mais laissez l’espace entrer au sein de votre union.
Et que les vents du ciel dansent entre vous.
Aimez-vous l’un l’autre, mais ne faites pas de l’amour une chaîne.
Laissez le plutôt être une mer dansant entre les rivages de vos âmes.
Emplissez chacun la coupe de l’autre, mais ne buvez pas à la même coupe.
Donnez à l’autre de votre pain, mais ne mangez pas de la même miche.
Chantez et dansez ensemble et soyez joyeux, mais laissez chacun de vous
être seul.
De même que les cordes du luth sont seules pendant qu’elles vibrent de la
même harmonie.
Donnez vos cœurs, mais pas à la garde l’un de l’autre.
Car seule la main de la Vie peut contenir vos cœurs.
Et tenez-vous ensemble, mais pas trop proches non plus :
Car les piliers du temple se tiennent à distance,
Et le chêne et le cyprès ne croissent pas à l’ombre l’un de l’autre.

III/ LES ENFANTS
Et une femme qui tenait un bébé contre son sein dit, Parlez-nous des
Enfants.
Et il dit :
Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à la Vie.
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne sont pas à vous.
Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées.
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez héberger leurs corps, mais pas leurs âmes.
Car leurs âmes résident dans la maison de demain que vous ne pouvez
visiter, pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, mais ne cherchez pas à les
faire à votre image.
Car la vie ne marche pas à reculons, ni ne s’attarde avec hier.
Vous êtes les arcs desquels vos enfants sont propulsés, tels des flèches
vivantes.
L’Archer vise la cible sur le chemin de l’Infini, et Il vous tend de Sa
puissance afin que Ses flèches volent vite et loin.
Que la tension que vous donnez par la main de l’Archer vise la joie.
Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime également l’arc qui est
stable.

IV/ LE DON
Alors un homme riche dit, Parlez-nous du Don.
Et il répondit :
Vous donnez, mais bien peu quand vous donnez de vos possessions.
C’est lorsque vous donnez de vous-même que vous donnez véritablement.
Car que sont vos possessions, sinon des choses que vous conservez et
gardez par peur d’en avoir besoin le lendemain ?
Et demain, qu’apportera demain au chien trop prévoyant qui enterre ses
os dans le sable sans pistes, tandis qu’il suit les pèlerins dans la ville sainte
?
Et qu’est-ce que la peur de la misère sinon la misère elle-même ?
La crainte de la soif devant votre puits qui déborde n’est-elle pas déjà une
soif inextinguible ?
Il y a ceux qui donnent peu de l’abondance qu’ils possèdent – et ils le
donnent pour susciter la gratitude et leur désir secret corrompt leurs dons.
Et il y a ceux qui possèdent peu et qui le donnent en entier.
Ceux-là ont foi en la vie et en la générosité de la vie, et leur coffre ne se
vide jamais.
Il y a ceux qui donnent avec joie, et cette joie est leur récompense.
Et il y a ceux qui donnent dans la douleur, et cette douleur est leur
baptême.
Et il y a ceux qui donnent et qui n’en éprouvent point de douleur, ni ne
recherchent la joie, ni ne donnent en ayant conscience de leur vertu.
Ils donnent comme, là bas, le myrte exhale son parfum dans l’espace de la
vallée.
Par les mains de ceux-là Dieu parle, et du fond de leurs yeux Il sourit à la
terre.
Il est bon de donner lorsqu’on vous le demande, mais il est mieux de
donner quand on vous le demande point, par compréhension ;
Et pour celui dont les mains sont ouvertes, la quête de celui qui recevra est
un bonheur plus grand que le don lui-même.
Et n’y a-t-il rien que vous voudriez refuser ?
Tout ce que vous possédez, un jour sera donné ;
Donnez donc maintenant, afin que la saison du don soit la vôtre et non
celle de vos héritiers.
Vous dites souvent : « Je donnerai, mais seulement à ceux qui le
méritent ».
Les arbres de vos vergers ne parlent pas ainsi, ni les troupeaux dans vos
pâturages.
Ils donnent de sorte qu’ils puissent vivre, car pour eux, retenir est périr.
Assurément, celui qui est digne de recevoir ses jours et ses nuits est digne
de recevoir tout le reste de vous.
Et celui qui mérite de boire à l’océan de la vie mérite de remplir sa coupe
à votre petit ruisseau.
Et quel mérite plus grand peut-il exister que celui qui réside dans le
courage et la confiance, et même dans la charité, de recevoir ?
Et qui êtes-vous pour qu’un homme doive dévoiler sa poitrine et
abandonner sa fierté, de sorte que vous puissiez voir sa dignité mise à nu
et sa fierté exposée ?
Veillez d’abord à mériter vous même de pouvoir donner, et d’être un
instrument du don.
Car en vérité c’est la vie qui donne à la vie – tandis que vous, qui imaginez
pouvoir donner, n’êtes rien d’autre qu’un témoin.
Et vous qui recevez – et vous recevez tous – ne percevez pas la gratitude
comme un fardeau, car ce serait imposer un joug à vous même, comme à
celui qui donne.
Elevez-vous plutôt avec celui qui vous a donné par ses offrandes, comme
avec des ailes.
Car trop se soucier de votre dette est douter de sa générosité, qui a la terre
bienveillante pour mère, et Dieu pour père.

V/ LA BOISSON ET LA NOURRITURE
Puis un vieil homme, un aubergiste, dit, Parle-nous du Manger et du
Boire.
Et il dit :
Puissiez-vous vivre du parfum de la terre, et comme une plante être
rassasié de lumière.
Mais comme vous devez tuer pour manger, et dérober au nouveau-né le
lait de sa mère pour étancher votre soif, faites-en alors un acte
d’adoration.
Et que votre table s’érige comme un autel sur lequel le pur et l’innocent de
la forêt et de la plaine sont sacrifiés pour ce qui est plus pur et encore plus
innocent en l’homme.
Lorsque vous tuez un animal, dites-lui en votre cœur :
« Par cette même puissance qui te donne la mort, je suis mis à mort
également ; et je serai aussi dévoré.
Car la loi qui t’a livré entre mes mains me livrera à une main encore plus
puissante.
Ton sang et mon sang ne sont autre que la sève qui nourrit l’arbre des
cieux. »
Et quand vous croquez une pomme à pleines dents, dites lui en votre cœur
:
« Tes graines vivront en mon corps,
Et les bourgeons de tes lendemains s’épanouiront dans mon cœur,
Et ton parfum sera mon haleine,
Et ensemble nous nous enchanterons en toutes saisons ».
Et à l’automne, quand vous vendangez le raisin de votre vigne pour
l’apporter au pressoir, dites en votre cœur :
« Je suis aussi une vigne, et mes fruits seront récoltés pour être pressés,
Et comme un vin nouveau je serai conservé dans d’éternelles amphores ».
Et en hiver, lorsque vous tirez le vin, qu’il y ait en votre cœur un chant
pour chaque coupe ;
Et qu’il y ait dans ce chant une pensée pour les jours d’automne, et pour
la vigne, et pour le pressoir.

VI/ LE TRAVAIL
Alors un laboureur dit, Parle-nous du Travail.
Et il répondit, disant :
Vous travaillez afin de marcher au rythme la terre et de l’âme de la terre.
Car être oisif est devenir étranger aux saisons, et s’écarter de la
procession de la vie, qui marche avec majesté et en une fière soumission
vers l’infini.
Quand vous travaillez, vous êtes une flûte dont le cœur transforme en
musique le chuchotement des heures.
Qui parmi vous voudrait être un roseau muet et silencieux, alors que le
monde entier chante à l’unisson ?
On vous a toujours dit que le travail est une malédiction et que le labeur
est une malchance.
Mais je vous le dis, quand vous travaillez, vous accomplissez une part du
rêve le plus ancien de la terre, qui vous fut assignée lorsque ce rêve
naquit.
Et en vous gardant proche du travail, vous êtes dans le véritable amour de
la vie.
Et aimer la vie par le labeur est devenir intime avec le plus profond secret
de la vie.
Mais si dans votre souffrance, vous considérez la naissance comme une
affliction, et le poids de la chair comme une malédiction inscrite sur votre
front, alors je réponds que rien d’autre que la sueur de votre front peut
laver ce qui y est inscrit.
On vous a dit aussi que la vie est obscurité, et dans votre lassitude vous
répétez ce que disent les las.
Et je vous dis que la vie est en effet obscure sauf là où il y a élan,
Et tout élan est aveugle sauf là où il y a la connaissance.
Et toute connaissance est vaine sauf là où il y a le travail,
Et tout travail est futile sauf là où il y a l’amour ;
Et quand vous travaillez avec amour vous attachez votre être à votre être,
et vous aux autres, et vous à Dieu.
Et que veut dire travailler avec amour ?
C’est tisser une étoffe avec un fil tiré de votre cœur, comme si votre bien-
aimé devait porter cette étoffe.
C’est bâtir une maison avec affection, comme si votre bien-aimé devait
résider dans cette maison.
C’est semer le grain avec tendresse, et récolter la moisson dans la joie,
comme si votre bien-aimé devait en manger le fruit.
C’est insuffler dans toutes les choses que vous fabriquez l’essence de votre
esprit.
Et savoir que tous les morts vénérables se tiennent près de vous et
regardent.
Je vous ai souvent entendu dire, comme si vous parliez dans votre
sommeil, « Celui qui travaille le marbre, et dévoile dans la pierre la forme
de son âme, est plus noble que celui qui laboure la terre.
Et celui qui s’empare de l’arc-en-ciel pour l’étendre sur une toile à
l’image d’un homme, vaut plus que celui qui fabrique des sandales pour
nos pieds. »
Mais je dis, non en mon sommeil, mais dans le plein éveil du milieu du
jour, que le vent ne parle pas avec plus de tendresse au chêne géant qu’au
moindre des brins de l’herbe ;
Et que seul est grand celui qui, par son propre amour, métamorphose la
voix du vent en un chant plus doux.
Le travail est l’amour rendu visible.
Et si vous ne pouvez travailler avec amour mais seulement avec dégoût, il
vaut mieux quitter votre travail et vous asseoir à la porte du temple et
recevoir l’aumône de ceux qui travaillent dans la joie.
Car si vous faites le pain avec indifférence, vous faites un pain amer qui
n’apaise qu’à moitié la faim de l’homme.
Et si vous pressez le raisin de mauvaise grâce, votre rancune distille un
poison dans le vin.
Et si vous chantez comme les anges, mais n’aimez pas le chant, vous voilez
aux oreilles de l’homme les voix du jour et les voix de la nuit.

VII/ LA JOIE ET LA TRISTESSE
Une femme dit alors : Parle-nous de la Joie et de la Tristesse.
Il répondit :
Votre joie est votre tristesse sans masque.
Et le même puits d’où jaillit votre rire a souvent été rempli de vos larmes.
Comment en serait-il autrement ?
Plus profonde est l’entaille découpée en vous par votre tristesse, plus
grande est la joie que vous pouvez abriter.
La coupe qui contient votre vin n’est-elle pas celle que le potier flambait
dans son four ?
Le luth qui console votre esprit n’est-il pas du même bois que celui creuse
par les couteaux ?
Lorsque vous êtes joyeux, sondez votre coeur, et vous découvrirez que ce
qui vous donne de la joie n’est autre que ce qui causait votre tristesse.
Lorsque vous êtes triste, examinez de nouveau votre coeur. Vous verrez
qu’en vérité vous pleurez sur ce qui fit vos délices.
Certains parmi vous disent : La joie est plus grande que la tristesse », et
d’autres disent: « Non, c’est la tristesse qui est la plus grande.
Moi je vous dit qu’elles sont inséparables.
Elles viennent ensemble, et si l’une est assise avec vous, à votre table,
rappelez-vous que l’autre est endormie sur votre lit.
En vérité, vous êtes suspendus, telle une balance, entre votre tristesse et
votre joie.
Il vous faut être vides pour rester immobiles et en équilibre.
Lorsque le gardien du trésor vous soulève pour peser son or et son argent
dans les plateaux, votre joie et votre tristesse s’élèvent ou retombent.

VIII/ LES MAISONS
Alors un maçon vint et dit, Parlez nous des Maisons.
Et il répondit et dit :
Construisez dans votre imaginaire une retraite dans le désert, avant de
bâtir une maison dans l’enceinte de la ville.
Car de même que vous vous en retournez chez vous au crépuscule, ainsi
en est-il du voyageur qui est en vous, l’éternel isolé et solitaire.
Votre maison est votre corps déployé.
Elle s’épanouit au soleil et dort dans le silence de la nuit ; et ne reste pas
sans rêves. Votre maison ne rêve-t-elle pas, et rêvant, quitte la ville pour la
forêt ou le sommet de la colline ?
O, si je pouvais rassembler vos maisons dans ma main et tel un semeur les
éparpiller dans la forêt ou dans la prairie.
Que les vallées soient vos rues et les verts sentiers vos allées, que vous
puissiez vous chercher à travers les vignes, et revenir avec les senteurs de
la terre dans vos vêtements.
Mais le temps pour ces choses n’est pas encore venu.
Dans leur peur, vos aïeux vous ont rassemblés trop près les uns des autres.
Et cette peur durera encore un peu. Encore un peu, les murs de vos cités
sépareront vos foyers de vos champs.
Et dites-moi, peuple d’Orphalese, qu’avez vous dans ces maisons ? Que
gardez-vous derrière ces portes verrouillées ?
Avez-vous la paix, la force tranquille qui révèle votre puissance ?
Avez-vous des souvenirs, ces voûtes scintillantes qui enjambent les
sommets de l’esprit ?
Avez-vous la beauté, qui mène le cœur des choses façonnées dans le bois
et la pierre vers la montagne sainte ?
Dites-moi, avez-vous ces choses en vos demeures ?
Ou n’avez-vous que le confort, ou la convoitise du confort, cette chose
furtive qui se glisse dans la maison comme un invité, puis devient un hôte,
et puis un maître ?
Oui, et il devient dompteur qui avec fourche et fouet fait des pantins de
vos plus généreux désirs.
Bien que ses mains soient de velours, son cœur est de fer.
Il vous berce jusqu’au sommeil, afin de rester à votre chevet et se moquer
de la dignité de la chair.
Il se moque de vos sens qui sont robustes, et les couche dans l’ouate
comme des vases fragiles.
En vérité, le désir du confort assassine l’ardeur de l’âme, et suit en
ricanant ses funérailles.
Mais vous, enfants des espaces, vous dont le repos est toujours tourmenté,
vous ne serez ni capturés ni domptés.
Votre maison ne sera pas une ancre, mais un mât.
Elle ne sera pas une étoffe chatoyante qui couvre une plaie, mais une
paupière qui protège l’œil.
Vous ne replierez pas vos ailes afin de pouvoir franchir les portes, ni ne
courberez vos têtes de sorte qu’elles ne heurtent le plafond, ni ne craindrez
de respirer, de peur que les murs ne se fissurent et tombent.
Vous ne résiderez pas dans des tombes faites par les morts pour les
vivants.
Et même regorgeant de magnificence et de splendeur, votre maison ne
retiendra pas votre secret, ni n’abritera vos désirs.
Car ce qui est illimité en vous demeure dans le palais du ciel, dont la porte
est la brume du matin, et dont les fenêtres sont les chants et les silences de
la nuit.

IX/ LES VETEMENTS
Et le tisserand dit, Parlez-nous des Vêtements.
Et il répondit :
Vos vêtements dissimulent une grande part de votre beauté, mais ne
cachent pas ce qui est laid.
Et bien que vous cherchez dans les habits la liberté de votre intimité, vous
pouvez y trouver un harnais et une chaîne.
Puisse votre être rencontrer le soleil et le vent avec plus de votre chair, et
moins de vos effets.
Car la souffle de la vie est dans la lumière du soleil, et la main de la vie est
dans le vent.
Certains d’entre vous disent : « C’est le vent du nord qui a tissé les habits
que nous portons ».
Et je dis, Oui, ce fut le vent du nord,
Mais la honte fut son métier, et l’amollissement du corps son fil.
Et quand son ouvrage fut terminé, il rit dans la forêt.
N’oubliez jamais que la pudeur est un bouclier contre le regard impur.
Et que lorsque l’impur ne sera plus, que deviendra la pudeur, si ce n’est
une entrave et une souillure de l’esprit ?
Et n’oubliez pas que la terre se délecte de sentir vos pieds nus et que les
vents n’attendent que de jouer avec votre chevelure.

X/ L’ACHAT ET LA VENTE
Et un marchand dit, Parle-nous d’Acheter et de Vendre.
Et il répondit et dit :
Pour vous la terre produit ses fruits, et vous ne serez jamais dans le besoin
si vous savez comment emplir vos mains.
C’est dans l’échange des dons de la terre que vous trouverez l’abondance
et serez satisfaits.
Pourtant, s’il n’est fait avec amour et aimable justice, l’échange peut
conduire les uns à l’avidité et les autres à la famine.
Quand, sur la place du marché, vous travailleurs de la mer, des champs et
des vignes, rencontrez les tisserands, les potiers et les cueilleurs d’épices –
Invoquez alors le maître esprit de la terre, qu’il vienne au milieu de vous
et sanctifie les poids et les mesures qui comparent valeur contre valeur.
Et ne tolérez pas que ceux dont les mains sont stériles prennent part à vos
transactions, eux qui vendent leurs mots contre votre travail.
A ceux-là vous pourriez dire :
« Viens avec nous dans le champ, ou va avec nos frères à la mer et jette
ton filet ;
Car la terre et la mer seront généreux avec toi comme avec nous. »
Et s’il vient des chanteurs, des chanteuses et des joueurs de flûte – achetez
de leurs offres aussi.
Car eux aussi recueillent les fruits et l’encens et ce qu’ils vous apportent,
bien que façonné de rêves, sont des vêtements et de la nourriture pour
votre âme.
Et avant de quitter la place du marché, veillez à ce que personne ne parte
les mains vides.
Car le maître esprit de la terre ne dormira pas en paix au gré du vent,
jusqu’à ce que les besoins du moindre d’entre vous ne soient satisfaits.

XI/ LE CRIME ET LE CHATIMENT
Alors un des juges de la cité se leva et dit, Parle-nous du Crime et du
Châtiment.
Et il répondit, disant :
C’est quand votre esprit erre au gré du vent,
Que vous, seul et imprudent, causez préjudice à autrui et par conséquent à
vous-même.
Et pour ce préjudice, vous devez frapper et attendre dans le dédain à la
porte des élus.
Comme l’océan est votre moi-divin ;
Il demeure à jamais immaculé.
Et comme l’éther il ne soulève que ceux qui ont des ailes.
Comme le soleil est votre moi-divin ;
Il ne sait rien des tunnels de la taupe, ni ne cherche dans les trous des
serpents.
Mais votre moi-divin ne réside pas seul dans votre être.
Beaucoup en vous est encore humain, et beaucoup en vous n’est pas
encore humain,
Mais comme un nain informe qui marche endormi dans la brume, à la
recherche de son propre éveil.
Et de l’humain en vous je voudrais parler maintenant.
Car c’est lui et non votre moi-divin, ni le nain dans la brume, qui connaît
le crime et le châtiment du crime.
Souvent je vous ai entendu parler de celui qui a commis une faute comme
s’il n’était pas l’un de vous, mais un étranger parmi vous et un intrus dans
votre monde.
Mais je vous le dis, de même que le saint et le juste ne peuvent s’élever au-
dessus de ce qu’il y a de plus élevé en chacun d’entre nous,
De même, le malin et le faible ne peuvent sombrer aussi bas que ce qu’il y
a aussi en nous de plus vil.
Et de même qu’une seule feuille ne jaunit qu’avec l’assentiment silencieux
de l’arbre tout entier,
Le fautif ne peut commettre de fautes sans la volonté secrète de vous tous.
Comme une procession, vous marchez ensemble vers votre moi-divin.
Vous êtes le chemin et les voyageurs.
Et lorsque l’un de vous chute, il chute pour ceux qui sont derrière lui, les
prévenant de la pierre qui l’a fait trébucher.
Oui, et il tombe pour ceux qui sont devant lui qui, bien qu’ayant le pied
plus agile et plus sûr, n’ont cependant pas écarté la pierre.
Et ceci encore, dussent ces mots peser lourdement sur vos cœurs :
Le meurtre n’est pas inexplicable pour celui qui en est la victime.
Et celui qui a été dérobé n’est pas irréprochable d’avoir été volé.
Et le juste n’est pas innocent des méfaits du méchant,
Et celui dont les mains sont pures n’est pas intact des actes du félon.
Oui, le coupable est souvent la victime de celui qu’il a blessé.
Et plus souvent encore, le condamné porte le fardeau de l’innocent et de
l’irréprochable.
Vous ne pouvez séparer le juste de l’injuste et le coupable de l’innocent ;
Car ils se tiennent unis devant la face du soleil, comme le fil noir et blanc
tissés ensemble.
Et quand le fil noir rompt, le tisserand examine le tissu tout entier, ainsi
que son métier.
Si l’un d’entre vous mène devant le juge la femme infidèle,
Qu’il mette aussi en balance le cœur de son mari, et mesure son âme avec
circonspection.
Et que celui qui voudrait fouetter l’offenseur, considère l’âme de celui qui
est offensé.
Si l’un de vous punit au nom de la droiture et plante sa hache dans l’arbre
tordu, qu’il en regarde les racines ;
Et en vérité, il trouvera les racines du bien et du mal, du fécond et du
stérile, entremêlées ensemble dans le cœur silencieux de la terre.
Et vous, juges qui voulez être justes.
Quel jugement prononcez-vous à l’encontre de celui qui, bien qu’honnête
en sa chair est voleur en esprit ?
Quelle sanction imposez-vous à celui qui tue dans la chair alors que son
propre esprit a été tué ?
Et comment poursuivez-vous celui qui dans ses actes trompe et oppresse,
Mais qui est lui-même affligé et outragé ?
Et comment punirez-vous ceux pour qui le remords est déjà plus grand
que leurs méfaits ?
Le remords n’est-il pas la justice rendue par cette loi même que vous
voulez servir ?
Cependant, vous ne pouvez pas infliger le remords à l’innocent ni en
libérer le cœur du coupable.
Inconsciemment il appellera dans la nuit, afin que les hommes se
réveillent et se considèrent.
Et vous qui voulez comprendre la justice, comment le ferez-vous sans
regarder toutes choses en pleine lumière ?
Alors seulement vous saurez que l’homme droit et le déchu sont un seul
homme debout dans le crépuscule, entre la nuit de son moi-nain et le jour
de son moi-divin.
Et que la clef de voûte du temple n’est pas plus haute que la pierre la plus
profonde de ses fondations.

XII/ LES LOIS
Puis un juriste dit, Mais qu’en est-il des nos Lois, maître ?
Et il répondit :
Vous vous délectez à établir des lois,
Mais vous éprouvez un délice plus grand encore à les violer.
Tels des enfants jouant au bord de l’océan, qui construisent avec
persévérance des châteaux de sable, puis les détruisent en riant.
Mais pendant que vous construisez vos châteaux de sable, l’océan apporte
d’avantage de sable à la plage,
Et quand vous les détruisez, l’océan rit avec vous.
En vérité, l’océan rit toujours avec l’innocent.
Mais que dire de ceux pour qui la vie n’est pas un océan, et pour qui les
lois humaines ne sont pas des châteaux de sable,
Mais pour qui la vie est une roche, et la loi un ciseau avec lequel ils
voudraient la tailler à leur propre image ?
Que dire du paralysé qui hait les danseurs ?
Que dire du bœuf qui aime son joug, et pour qui l’élan et le daim de la
forêt sont des choses égarées et vagabondes ?
Que dire du vieux serpent qui ne peut plus perdre sa peau, et pour qui
tous les autres sont nus et sans pudeur ?
Et de celui qui arrive le premier à la fête du mariage et qui, repu et
fatigué, s’en va clamant que toutes les fêtes sont des forfaitures et les
convives des hors-la-loi ?
Que dirais-je d’eux sinon qu’ils se tiennent aussi dans la lumière, mais
tournent le dos au soleil ?
Ils ne voient que leurs ombres, et leurs ombres sont leurs lois.
Et que signifie le soleil pour eux, si ce n’est ce qui projette les ombres ?
Et qu’est-ce que reconnaître les lois, sinon se baisser et tracer leurs
ombres sur le sol ?
Mais vous qui marchez face au soleil, quelles images dessinées sur le sol
peuvent vous arrêter ?
Vous qui voyagez avec le vent, quelle girouette dirigera votre course ?
Quelle loi de l’homme vous contraindra, si vous ne brisez votre joug sur
aucune porte de prison faite par l’homme ?
Quelle loi craindrez-vous, si vous dansez et ne trébuchez sur aucune
chaîne de fer forgée par l’homme ?
Et qui pourra vous mener en justice, si vous arrachez vos vêtements et ne
les laissez dans aucun chemin tracé par l’homme ?
Peuple d’Orphalese, vous pouvez assourdir le tambour, et relâcher les
cordes de la lyre, mais qui pourra interdire à l’alouette de chanter ?
XIII/ LA LIBERTE
Et un orateur dit :  » Parle-nous de la Liberté « .
Et il répondit :
 » A la porte de la cité et au coin du feu dans vos foyers je vous ai vus vous prosterner et
adorer votre propre liberté,
Comme des esclaves qui s’humilient devant un tyran et bien qu’il les terrassent le
glorifient.
Dans le jardin du temple et dans l’ombre de la citadelle j’ai vu les plus libres d’entre vous
porter leur liberté comme un boulet à traîner.
Et en moi mon coeur saigna ; car vous ne pourrez être libre que si le désir de quérir la
liberté devient un harnais pour vous, et si vous cessez de parler de liberté comme d’un but
à atteindre et d’une fin en soi.
Vous ne serez réellement libre tant que vos jours ne seront pas chargés de soucis et que
l’indigence et la souffrance ne pèseront pas sur vos nuits,
Mais plutôt lorsque votre vie sera ceint de ces contraintes et dès lors au-dessus d’elles vous
vous élèverez, nu et délié.
Et comment pourriez-vous vous élever au-dessus de vos jours et de vos nuits si vous ne
brisiez pas les chaînes que vous avez vous-même, à l’aube de votre esprit, attachées autour
de votre midi ?
En vérité ce que vous appelez liberté est la plus solide de ces chaînes, même si ses maillons
qui brillent au soleil et éblouissent vos yeux.
Et qu’est-ce que la liberté sinon des fragments de vous-même que vous cherchez à écarter
pour devenir libre ?
Si vous croyez que la clé de la liberté se trouve derrière une loi injuste qu’il suffit d’abolir,
dites-vous que cette loi a été inscrite de votre propre main sur votre propre front.
Vous ne pouvez l’effacer en brûlant tous vos livres de lois, ni même en lavant les fronts de
vos juges, dussiez-vous y déverser la mer entière.
Et si vous pensez qu’en détrônant un despote, vous retrouverez votre liberté, voyez d’abord
si son trône érigé en vous-même est bel et bien détruit.
Car nul tyran ne pourra dominer des sujets libres et fiers, que s’il existe déjà une tyrannie
dans leur liberté et une honte dans leur fierté.
Et si vous cherchez à chasser vos soucis ou à dissiper vos craintes pour libérer ainsi votre
esprit, sachez que vous-même les avez choisis avant que vous ne les ayez subis.
Et que le siège de votre frayeur est dans votre coeur et non point dans la main de celui qui
vous fait peur.
En vérité tout ce qui se meut en vous est dans une constante semi-étreinte : ce qui vous
terrifie et ce qui vous réjouit, ce que vous chérissez et ce que vous haïssez, ce que vous
désirez saisir et ce que vous cherchez à fuir.
Vos actes sont des jeux d’ombres et de lumières en couples enlacés.
Toute ombre se dégrade, se fond et se meurt à l’arrivée d’une lumière,
Et quand l’ombre s’évanouit et n’est plus, toute lumière qui s’attarde derrière ses lisières
devient alors une ombre pour une autre lumière.
Et ainsi quand votre liberté se désenchaîne devient elle-même les chaînes d’une plus
grande liberté.  »

XIV/ LA RAISON ET LA PASSION
Et la prêtresse parla à nouveau et dit, Parlez-nous de la Raison et de la
Passion.
Et il répondit, disant :
Votre âme est souvent un champ de bataille au sein duquel votre raison et
votre jugement luttent contre votre passion et votre instinct.
Puissé-je être l’émissaire de paix de votre âme, et transformer la discorde
et la rivalité de ce qui vous constitue en unité et mélodie.
Mais comment le pourrais-je, à moins que vous-même ne soyez l’émissaire
de paix, plus encore, l’ami intime de ce qui vous fonde ?
Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme
qui navigue de port en port.
Si votre gouvernail ou vos voiles se brisent, vous ne pouvez qu’être
ballottés et aller à la dérive, ou rester ancrés au milieu de la mer.
Car la raison, régnant seule, est une force qui brise tout élan ; et la
passion, livrée à elle-même, est une flamme qui se consume jusqu’à sa
propre extinction.
Aussi, laissez votre âme exalter votre raison jusqu’aux hauteurs de la
passion, de sorte qu’elle puisse chanter ;
Et laissez la diriger votre passion avec raison, afin que la passion puisse
vivre au travers de son incessante résurrectionn, et tel le phœnix renaître
de ses propres cendres.
Je voudrais que vous considériez votre jugement et votre instinct ainsi que
vous le feriez dans votre maison de deux hôtes bien aimés.
Vous ne voudriez certainement pas honorer un hôte plus que l’autre ; car
celui qui porte plus d’attention à l’un perd l’amour et la confiance de tous
les deux.
Lorsque parmi les collines, vous êtes assis à l’ombre fraîche des peupliers
blancs, partageant la paix et la sérénité des champs et des prairies qui
s’étendent au loin – alors laissez votre cœur dire en silence, « Dieu se
repose en la raison ».
Et quand la tempête arrive, et qu’un vent fort secoue la forêt, et que le
tonnerre et l’éclair proclament la majesté des cieux – alors laissez votre
cœur dire avec respect, « Dieu agit dans la passion ».
Et puisque vous êtes un souffle dans la sphère de Dieu, et une feuille dans
la forêt de Dieu, vous devez reposer en la raison, et agir avec passion.

XV/ LA SOUFFRANCE
Une femme dit, Parle nous de la Souffrance.
Il répondit :
Votre douleur est l’éclatement de la coquille qui enferme votre
entendement.
De même que le noyau doit se fendre afin que le coeur du fruit se présente
au soleil, ainsi devrez-vous connaître la Souffrance.
Si vous saviez garder votre coeur émerveillé devant les miracles quotidiens
de votre vie, votre douleur ne vous paraîtrait pas moins merveilleuse que
votre joie;
Vous accepteriez les saisons de votre coeur, comme vous avez toujours
accepté les saisons qui passent sur vos champs,
Et vous veilleriez avec sérénité durant les hivers de vos chagrins.
Une grande part de votre douleur a été choisie par vous.
C’est la potion amère avec quoi le médecin en vous guérit votre moi
malade.
Faites confiance, alors, au médecin, et buvez son remède calmement et en
silence.
Car sa main, si lourde et si rude soit-elle, est guidée par la tendre main de
l’Invisible,
Et la coupe qu’il vous tend, bien qu’elle brûle vos lèvres, a été façonnée
d’une argile que le Potier a imprégnée de Ses larmes sacrées.

XVI/ LA CONNAISSANCE DE SOI
Un homme dit, Parle-nous de la Connaissance de soi.
Il répondit :
Vos coeurs connaissent en silence les secrets des jours et des nuits.
Mais vos oreilles se languissent d’entendre la voix de la connaissance en
vos coeurs.
Vous voudriez savoir avec des mots ce que vous avez toujours su en
pensée.
Vous voudriez toucher du doigt le corps nu de vos rêves.
Et il est bon qu’il en soit ainsi.
La source secrète de votre âme doit jaillir et couler en chuchotant vers la
mer,
Et le trésor de vos abysses infinis se révéler à vos yeux.
Mais qu’il n’y ait point de balance pour peser votre trésor inconnu,
Et ne sondez pas les profondeurs de votre connaissance avec tige ou
jauge,
Car le soi est une mer sans limites ni mesures.
Ne dites pas: « J’ai trouvé la vérité », mais plutôt: « J’ai trouvé une vérité ».
Ne dites pas: « J’ai trouvé le chemin de l’âme ». Dites plutôt: « J’ai
rencontre l’âme marchant sur mon chemin ».
Car l’âme marche sur tous les chemins.
L’âme ne marche pas sur une ligne de crête, pas plus qu’elle ne croit tel
un roseau.
L’âme se déploie, comme un lotus aux pétales innombrables.

XVII/ L’ENSEIGNEMENT
Puis un maître dit, Parle-nous de l’Enseignement.
Il répondit :
Personne ne peut vous apprendre quoi que ce soit qui ne repose déjà au
fond d’un demi-sommeil dans l’aube de votre connaissance.
Le maître qui marche parmi les disciples, à l’ombre du temple, ne donne
pas de sa sagesse, mais plutôt de sa foi et de sa capacité d’amour.
S’il est vraiment sage, il ne vous invite pas à entrer dans la demeure de sa
sagesse. Il vous conduit jusqu’au seuil de votre esprit.
L’astronome peut vous parler de son entendement de l’espace. Il ne peut
vous donner son entendement.
Le musicien peut vous interpréter le rythme qui régit tout espace. Il ne
peut vous donner l’ouïe qui capte le rythme, ni la voix qui lui fait écho.
Celui qui est versé dans la science des nombres peut décrire les régions du
poids et de la mesure. Il ne peut vous y emmener.
Car la vision d’un être ne prête pas ses ailes à d’autres,
De même que chacun de vous se tient seul dans la connaissance de Dieu,
chacun de vous doit demeurer seul dans sa connaissance de Dieu et dans
son entendement de la terre.

XVIII/ L’AMITIE
Et un jeune dit, Parle-nous de l’Amitié.
Et il répondit, disant :
Votre ami est votre besoin qui a trouvé une réponse.
Il est le champ que vous semez avec amour et moissonnez avec
reconnaissance.
Il est votre table et votre foyer.
Car vous venez à lui avec votre faim, et vous cherchez en lui la paix.
Lorsque votre ami parle de ses pensées vous ne craignez pas le « non » de
votre esprit, ni ne refusez le « oui ».
Et quand il est silencieux votre cœur ne cesse d’écouter son cœur ;
Car en amitié, toutes les pensées, tous les désirs, toutes les attentes
naissent et sont partagés sans mots, dans une joie muette.
Quand vous vous séparez de votre ami, ne vous désolez pas ;
Car ce que vous aimez en lui peut être plus clair en son absence, comme
la montagne pour le randonneur est plus visible vue de la plaine.
Et qu’il n’y ait d’autre intention dans l’amitié que l’approfondissement de
l’esprit.
Car l’amour qui cherche autre chose que la révélation de son propre
mystère n’est pas l’amour, mais un filet jeté au loin : et ce que vous prenez
est vain.
Et donnez à votre ami le meilleur de vous-même.
Et s’il doit connaître le reflux de votre marée, laissez le connaître aussi
son flux.
Car qu’est-ce que votre ami si vous venez le voir avec pour tout présent
des heures à tuer ?
Venez toujours le voir avec des heures à faire vivre.
Car il est là pour remplir vos besoins, et non votre néant.
Et dans la tendresse de l’amitié qu’il y ait le rire et le partage des plaisirs.
Car dans la rosée de menues choses le cœur trouve son matin et sa
fraîcheur.
XIX/ LA PAROLE
Puis un érudit dit, Parle-nous de la Parole.
Et il répondit, disant :
Vous parlez quand vous cessez d’être en paix avec vos pensées ;
Et quand vous ne pouvez d’avantage demeurer dans la solitude de votre
cœur vous venez vivre dans vos lèvres, et leur son devient un
divertissement et un passe-temps.
Dans bien de vos paroles, la pensée est à moitié massacrée.
Car la pensée est un oiseau de l’espace, qui dans une cage de mots peut
certes déplier ses ailes, mais ne peut voler.
Il y a ceux parmi vous qui recherchent le bavard de peur d’être seul.
Le silence de la solitude révèle à leurs yeux leur moi dans sa nudité et ils
voudraient s’enfuir.
Et il y a ceux qui parlent et qui, sans le savoir et sans le préméditer,
révèlent une vérité qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes.
Et il y a ceux qui recèlent la vérité en eux, mais qui ne la disent pas avec
des mots.
Au sein de tels êtres, l’esprit demeure dans le battement du silence.
Quand vous rencontrez votre ami sur le bord de la route ou sur la place
publique, laissez votre esprit animer vos lèvres et diriger votre langue.
Laissez la voix de votre voix parler à l’oreille de son oreille ;
Car son âme retiendra la vérité de votre cœur, comme le goût du vin
persiste dans la bouche,
Alors que sa couleur est oubliée, et que le flacon n’est plus.

XX/ LE TEMPS
Et l’astronome dit, Maître, qu’en est-il du Temps ?
Et il répondit :
Vous voudriez mesurer le temps, qui est infini et incommensurable.
Vous voudriez ajuster votre conduite et même diriger la course de votre
esprit en fonction des heures et des saisons.
Du temps vous voudriez faire un fleuve, sur la berge duquel vous seriez
assis pour le regarder couler.
Pourtant, ce qui est éternel en vous connaît l’éternité de la vie,
Et il sait qu’hier n’est que le souvenir d’aujourd’hui et que demain est son
rêve.
Et que ce qui en vous chante et s’émerveille réside encore au sein du
premier instant qui dispersa les étoiles dans l’univers.
Qui parmi vous ne ressent point que son pouvoir d’aimer est sans limites ?
Et pourtant qui ne ressent pas cet amour même, bien que sans limites,
concentré au centre de son être, et n’errant pas de pensée d’amour en
pensée d’amour, ni de geste d’amour en geste d’amour ?
Le temps n’est-il pas comme l’amour, indivisible et sans repos ?
Mais si dans vos pensées vous devez mesurer le temps en saisons, que
chaque saison encercle toutes les autres saisons.
Et qu’aujourd’hui étreigne le passé dans le souvenir, et le futur dans le
désir

XXI/ LE BILAN ET LE MAL
Et un des aïeux de la cité dit, Parle-nous du Bien et de Mal.
Et il répondit :
Du bien en vous je puis parler, mais non de ce qui est mal.
Car qu’est-ce que le mal sinon le bien torturé par sa propre faim et sa
propre soif ?
En vérité, quand le bien est affamé, il recherche la nourriture même dans
les grottes obscures, et quand il a soif il se désaltère même dans des eaux
mortelles.
Vous êtes bon quand vous êtes unis avec vous-même.
Pourtant, vous n’êtes pas mauvais quand vous n’êtes pas uni avec vous-
même.
Car une maison divisée n’est pas un repaire de voleurs, elle n’est qu’une
maison divisée.
Et un navire sans gouvernail peut dériver sans but près d’îles
dangereuses, mais ne pas sombrer.
Vous êtes bon quand vous vous efforcez de donner de vous-même.
Pourtant, vous n’êtes pas mauvais quand vous cherchez le profit pour
vous-même.
Car quand vous cherchez le profit vous n’êtes qu’une racine qui s’agrippe
à la terre et tête à son sein.
Certainement, le fruit ne peut dire à la racine, « Soit à mon image, plein et
mûr et toujours généreux de ton abondance ».
Car pour le fruit, donner est une nécessité, et recevoir est une nécessité
pour la racine.
Vous êtes bon quand vous êtes pleinement conscients dans votre parole.
Pourtant, vous n’êtes point mauvais quand vous êtes endormi alors que
votre langue titube sans but.
Et même un discours chancelant peut fortifier une langue faible.
Vous êtes bon quand vous marchez vers votre but fermement et d’un pas
hardi.
Pourtant, vous n’êtes point mauvais quand vous y allez en boitant.
Même celui qui boite ne va pas à reculons.
Mais vous qui êtes forts et rapides, veillez à ne pas boiter devant les
estropiés en croyant être gentil.
Vous êtes bon d’innombrables manières et vous n’êtes point mauvais
quand vous n’êtes pas bon.
Vous ne faites que musarder et paresser.
Quel malheur que les cerfs ne puissent donner leur promptitude aux
tortues.
Votre bonté réside dans votre aspiration envers votre moi-géant : et cette
aspiration existe en vous tous.
Mais en certain d’entre vous, cette aspiration est un torrent qui se rue
puissamment vers la mer, emportant les secrets des coteaux et les chants
de la forêt.
Et en d’autres, elle est un ruisseau paisible qui se perd en méandres et en
détours et s’attarde avant d’atteindre le rivage.
Mais que ceux chez qui l’aspiration brûle ne disent pas à ceux chez qui
elle est faible, « Pourquoi es-tu lent et hésitant ? ».
Car celui qui est vraiment bon ne demande pas à celui qui est nu, « Où
sont tes vêtements ? », ni au sans logis, « Qu’est devenue ta maison ? »

XXII/ LA PRIERE
Puis une prêtresse dit, parle-nous de la Prière.
Et il répondit, disant :
Vous priez quand vous êtes dans la détresse et le besoin ; puissiez-vous
également prier dans la plénitude de votre joie et en vos jours
d’abondance.
Car qu’est-ce que la prière sinon la dilatation de votre être dans l’éther de
la vie ?
Et si c’est pour votre réconfort que vous déversez votre trouble dans
l’espace, c’est aussi pour votre plaisir que vous répandez l’aurore de votre
cœur.
Et si vous ne pouvez que pleurer quand votre âme vous appelle à la prière,
elle devrait vous aiguillonner encore et encore, en dépit de vos pleurs,
jusqu’à ce que vienne en vous le rire.
Quand vous priez, vous vous élevez dans les airs à la rencontre de ceux
qui sont en train de prier en ce même instant, et que vous n’auriez jamais
rencontré en dehors de la prière.
Aussi, que votre visite en ce temple invisible ne soit qu’extase et tendre
communion.
Car si vous entrez dans le temple sans autre but que de demander, vous
n’obtiendrez rien :
Et si vous y entrez pour vous mortifier, vous ne serez pas élevé :
Ou même si vous y entrez pour solliciter le bonheur pour les autres, vous
ne serez pas entendu.
Il suffit d’entrer dans le temple invisible.
Je ne puis vous apprendre comment prier avec des mots.
Dieu n’écoute point vos mots, sauf lorsque Lui-même les prononce à
travers vos lèvres.
Et je ne puis vous apprendre la prière des mers et des forêts et des
montagnes.
Mais vous qui êtes nés dans les montagnes et les forêts et les mers, vous
pouvez trouver leur prière en votre cœur,
Et si seulement vous écoutiez dans la tranquillité de la nuit, vous les
entendrez dire en silence :
« Notre Dieu, qui êtes notre moi-ailé, ta volonté en nous est notre volonté.
Ton désir en nous est notre désir.
C’est ton élan en nous qui voudrait transformer nos nuits, qui
t’appartiennent, en jours, qui t’appartiennent aussi.
Nous ne pouvons rien te demander, car tu connais nos besoins avant
même qu’ils ne soient nés en nous :
Tu es notre besoin, et dans le don de plus de toi même, tu nous donnes
tout. »

XXIII/ LE PLAISIR
Alors, un ermite, qui visitait la ville une fois par an, s’avança et dit, Parle-
nous du Plaisir.
Et il répondit, disant :
Le plaisir un chant de liberté,
Mais il n’est pas la liberté.
Il est l’épanouissement de vos désirs,
Mais non leur fruit.
C’est un abîme appelant un sommet,
Mais ni un abîme ni un sommet.
C’est le prisonnier prenant son envol,
Mais non l’espace qui l’entoure.
Oui, en vérité, le plaisir est un chant de liberté.
Et je serai trop heureux de vous l’entendre chanter de tout votre cœur ;
mais je ne voudrai pas vous voir perdre vos cœurs en ce chant.
Certains parmi vos jeunes recherchent le plaisir comme s’il était tout, et ils
sont jugés et châtiés.
Je ne voudrais pas les juger, ni les châtier. Je voudrais qu’ils cherchent.
Car ils trouveront le plaisir, mais pas lui seul ;
Sept sont ses sœurs, et la moindre d’entre elles est plus belle que le plaisir.
N’avez-vous point entendu parler de l’homme qui creusait la terre pour
découvrir des racines, et qui trouva un trésor ?
Et certains de vos anciens se souviennent du plaisir avec regret, comme
des fautes commises en état d’ivresse.
Mais le regret est pour l’esprit un obscurcissement, et non son châtiment.
Ils devraient se souvenir de leurs plaisirs avec reconnaissance, ainsi qu’ils
se souviennent d’une récolte d’un été.
Pourtant, si le regret les réconforte, laissez-les en être réconfortés.
Et il y a parmi vous ceux qui ne sont ni assez jeune pour chercher, ni
assez vieux pour se souvenir ;
Et dans leur crainte de chercher et de se souvenir, ils fuient le plaisir, de
peur de négliger l’esprit ou de lui faire offense.
Mais dans leur renoncement même est leur plaisir.
Et ainsi ils trouvent également un trésor, bien qu’ils creusent à la
recherche de racines de leurs mains tremblantes.
Mais dites-moi, qui peut prétendre offenser l’esprit ? Le rossignol
offensera-t-il la tranquillité de la nuit, ou la luciole celle des étoiles ?
Et la flamme ou la fumée de votre feu sera-t-elle un fardeau pour le vent ?
Croyez-vous que l’esprit soit un étang paisible que vous pouvez troubler
d’une perche ?
Souvent, en reniant le plaisir vous ne faites qu’accumuler le désir dans les
replis de votre être.
Qui peut savoir si ce qui paraît oublié aujourd’hui n’est pas dans l’attente
de vos lendemains ?
Votre corps, lui, connaît son hérédité et son juste besoin et ne voudra pas
être déçu.
Et votre corps est la harpe de votre âme,
Et il n’en tient qu’à vous d’en issir une musique ravissante, ou des sons
discordants.
Et maintenant vous vous demandez en votre cœur, « Comment allons-nous
distinguer ce qui est bon dans le plaisir de ce qui ne l’est pas ? ».
Allez dans vos champs et vos jardins, et vous découvrirez que butiner le
nectar de la fleur est le plaisir de l’abeille,
Mais c’est aussi le plaisir de la fleur de donner son nectar à l’abeille.
Car pour l’abeille, la fleur est une source de vie,
Et pour la fleur, l’abeille est la messagère de l’amour,
Et pour tous deux, l’abeille et la fleur, donner et recevoir le plaisir sont un
besoin et une extase.
Peuple d’Orphalese, soyez en vos plaisirs comme la fleur et l’abeille.

XXIV/ LA BEAUTE
Et un poète dit, Parle-nous de la Beauté.
Et il répondit :
Où chercherez-vous la beauté et comment la trouverez-vous, si elle n’est
elle-même votre chemin et votre guide ?
Et comment parlerez-vous d’elle, si elle n’est le fil qui tisse vos paroles ?
Les affligés et les stigmatisés disent, « La beauté est bonne et douce.
Comme une jeune mère intimidée par sa propre gloire, elle passe parmi
nous. »
Et les passionnés disent, « Non, la beauté procède de la puissance et de la
terreur.
Comme la tempête elle secoue la terre sous nos pieds, et le ciel au-dessus
de nos têtes. »
Et les fatigués et les las disent, « La beauté est faite de doux murmures.
Elle parle en notre esprit.
Sa voix cède à nos silences, comme une lumière à peine visible qui vacille
dans la peur de l’ombre. »
Et les impétueux disent, « Nous l’avons entendu crier à travers les
montagnes,
Et avec ses cris viennent le bruit des sabots, et le battement des ailes et le
rugissement des lions. »
La nuit, les veilleurs de nos cités disent, « La beauté se lèvera à l’est, avec
l’aurore. »
Et à midi, les travailleurs et les voyageurs disent, « Nous l’avons vu se
pencher sur la terre des fenêtres du couchant. »
En hiver, ceux qui sont enneigés disent, « Elle viendra avec le printemps,
bondissant sur les collines. »
Et dans la chaleur de l’été les moissonneurs disent, « Nous l’avons
aperçue dansant avec les feuilles de l’automne, avec des flocons de neige
dans ses cheveux. »
Toutes ces choses, vous les avez dites de la beauté,
Cependant, en vérité, vous ne parlez pas d’elle, mais de vos besoins
insatisfaits,
Et la beauté n’est pas un besoin, mais une extase.
Elle n’est pas une bouche assoiffée, ni une main vide et tendue,
Mais plutôt un cœur embrasé et une âme enchantée.
Elle n’est pas l’image que vous voudriez voir ni le chant que vous voudriez
entendre,
Mais plutôt une image que vous voyez bien que vous fermiez vos yeux, et
un chant que vous entendez quand bien même vous bouchez vos oreilles.
Elle n’est pas la sève sous l’écorce desséchée, ni une aile attachée à une
serre,
Mais plutôt un jardin pour toujours épanoui et une nuée d’anges à jamais
en vol.
Peuple d’Orphalese, la beauté est la vie quand la vie dévoile sa face
sacrée.
Mais vous êtes la vie et vous êtes le voile.
La beauté est l’éternité se contemplant dans un miroir.
Mais vous êtes l’éternité et vous êtes le miroir.

XXV/ LA RELIGION
Et un vieux prêtre dit, Parle-nous de la Religion.
Et il dit :
Ai-je parlé d’autre-chose aujourd’hui ?
La religion n’est-elle pas tout acte et toute réflexion,
Et ce qui est ni acte ni réflexion, mais un émerveillement et une surprise
jaillissant sans trêve de l’âme, même quand les mains taillent la pierre ou
tendent le métier à tisser ?
Qui peut disjoindre sa foi de ses actions, ou sa conviction de ses
occupations ?
Qui peut répandre ses heures devant lui, disant, « Celles-ci pour Dieu et
celles-là pour moi-même ; celles-ci pour mon âme et ces autres pour mon
corps » ?
Toutes vos heures sont des ailes qui battent à travers l’espace qui sépare
votre moi de votre moi.
Celui qui porte sa moralité comme ses plus beaux habits, serait mieux
dénudé.
Le vent et le soleil ne marqueront pas de rides dans sa peau.
Et celui qui règle sa conduite selon la morale emprisonne l’oiseau
chanteur de son être dans une cage.
Le chant le plus libre ne peut passer à travers les barreaux et les grilles.
Et celui pour qui le culte est une fenêtre, que l’on peut aussi bien ouvrir
que fermer, n’a pas encore visité la maison de son âme dont les fenêtres
sont ouvertes de l’aurore à l’aurore.
Votre vie de tous les jours est votre temple et votre religion.
Chaque fois que vous y pénétrez, emportez avec vous votre être tout entier.
Prenez la charrue et la forge et le maillet et le luth,
Les choses que vous avez façonnées pour votre besoin ou pour votre
délice.
Car dans le rêve, vous ne pouvez vous élever au-delà de vos réussites ni
sombrer plus bas que vos échecs.
Et prenez tous les hommes avec vous :
Car dans l’adoration vous ne pouvez voler plus haut que leurs espoirs ni
vous abaisser plus bas que leur désespoir.
Et si vous voulez connaître Dieu, ne soyez donc pas celui qui résout les
énigmes.
Regardez plutôt auprès de vous, et vous Le verrez jouant avec vos enfants,
Et regardez dans l’espace ; vous Le verrez marchant dans les nuages,
étendant Ses bras dans l’éclair et retombant en pluie.
Vous Le verrez sourire dans les fleurs, puis s’élevant et agitant Ses mains
dans les arbres.

XXVI/ LA MORT
Puis Almitra parla, disant : Nous voudrions vous interroger au sujet de la
Mort.
Et il répondit :
Vous voudriez connaître les secrets de la mort.
Mais comment le trouverez-vous sinon en cherchant au cœur même de la
vie ?
Le hibou dont les yeux perçant la nuit sont aveugles le jour, ne peut
révéler le mystère de la lumière.
Et si vous voulez vraiment apercevoir l’esprit de la mort, ouvrez grand
votre cœur dans le corps de la vie.
Car la vie et la mort sont une, de même que le fleuve et l’océan sont un.
Dans les profondeurs de vos espoirs et de vos désirs, réside votre
silencieuse connaissance de l’au-delà ;
Et comme des graines rêvant sous la neige, votre cœur rêve du printemps.
Ayez confiance dans les rêves, car en eux est cachée la porte de l’éternité.
Votre peur de la mort n’est autre que le frémissement du berger, alors
qu’il se tient devant le roi dont la main va se poser sur lui pour l’honorer.
Le berger n’est-il pas ravi, malgré son tremblement, de porter la marque
du roi ?
Pourtant, n’est-il pas plus conscient encore de son tremblement ?
Car qu’est-ce que mourir, si ce n’est être debout, nu, face au vent et
fondre dans le soleil ? Et qu’est-ce que cesser de respirer sinon libérer le
souffle de ses marées tempétueuses, afin qu’il s’élève et se dilate et
recherche Dieu sans entraves ?
C’est seulement quand vous aurez bu à la rivière du silence que vous
chanterez vraiment.
Et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous commencerez
votre ascension.
Et quand la terre réclamera vos membres, alors vous danserez vraiment.

XXVII/ EPILOGUE
Et maintenant, le soir était là.
Et Almitra la voyante dit, Béni soit ce jour et ce lieu, et ton esprit qui a
parlé.
Et il répondit,
Etait-ce moi qui parlait ?
N’étais-je pas aussi un auditeur ?
Puis il descendit les marches du Temple et tout le peuple le suivi. Et il
atteignit son navire et se tint sur le pont.
Et faisant de nouveau face au peuple, il éleva la voix et dit :
Peuple d’Orphalese, le vent m’invite à vous quitter.
Ma hâte est moins grande que celle du vent, mais je dois partir.
Nous, les vagabonds, toujours en quête de la voie la plus isolée, nous ne
commençons nul jour là où nous avons fini un autre, et aucun lever de
soleil ne nous trouve là ou son coucher nous a laissés.
Même alors que la terre sommeille, nous voyageons.
Nous sommes les graines de la plante tenace, et c’est dans notre maturité
et dans la plénitude de notre cœur que nous sommes livrés au vent et
dispersés.
Brefs ont été mes jours parmi vous, et plus brèves encore les paroles que
j’ai prononcées.
Mais si ma voix doit s’estomper à vos oreilles, et mon amour disparaître de
votre mémoire, alors je reviendrai à vous,
Et avec un cœur plus riche, et des lèvres plus fidèles à l’esprit je parlerai,
Oui, je reviendrai avec la marée,
Et bien que la mort puisse me cacher, et le plus grand silence
m’envelopper, une fois encore je rechercherai votre compréhension.
Et ma recherche ne sera pas vaine.
Si ce que j’ai dit recèle une vérité, cette vérité se révélera d’une voix plus
claire, et en mots plus familiers avec vos pensées.
Je pars avec le vent, peuple d’Orphalese, mais je ne descends pas dans le
néant ;
Et si ce jour n’est pas l’accomplissement de vos besoins et de mon amour,
qu’il soit alors la promesse d’autre jour.
Les besoins de l’homme changent, mais non son amour, ni son désir que
son amour puisse combler ses besoins.
Aussi sachez que, du plus grand silence, je reviendrai.
La brume qui s’évapore à l’aube, ne laissant que la rosée dans les champs,
s’élèvera et se rassemblera en un nuage qui retombera alors en pluie.
Et ce que j’ai été n’est pas sans ressembler à la brume.
Dans la tranquillité de la nuit, j’ai marché dans vos rues, et mon esprit a
pénétré vos maisons,
Et vos cœurs battaient avec le mien, votre souffle était sur mon visage et je
vous connaissais tous.
Oui, je connaissais vos joies et vos peines, et en votre sommeil vos rêves
étaient mes rêves.
Et maintes fois j’ai été parmi vous, tel un lac parmi les montagnes.
De vos êtres je reflétais les sommets et les versants inclinés, et même les
transhumances de vos pensées et de vos désirs.
Et vers mon silence ruisselait le rire de vos enfants, et venaient en rivière
les aspirations de vos jeunes.
Et lorsqu’ils atteignaient mes profondeurs, les ruisseaux et les rivières ne
tarissaient pas pour autant leurs chants.
Mais des choses plus douces encore que les rires, et plus grandes que les
aspirations venaient à moi.
C’était tout l’infini de votre être ;
L’homme immense de qui vous êtes tous les cellules et les tendons ;
Celui en qui tous vos chants ne sont qu’une silencieuse palpitation.
C’est en l’homme immense que vous êtes immense,
Et c’est en le contemplant que je vous ai contemplé et que je vous ai aimé.
Car quelles distances l’amour peut-il atteindre, qui ne se trouvent en cette
sphère immense ?
Quelles visions, quelles attentes et quelles audaces peuvent s’élancer et
dépasser son vol ?
Comme un chêne géant recouvert de fleurs de pommier, est l’homme
immense en vous.
Sa puissance vous lie à la terre, son parfum vous élève dans l’espace, et
dans son invincibilité vous êtes immortels.
On vous a dit que, à l’image d’une chaîne, vous êtres aussi faibles que le
plus faible de vos maillons.
Ce n’est que la moitié de la vérité. Vous avez aussi la force du plus fort de
vos maillons.
Vous mesurer par vos actes les plus infimes, est comme évaluer la
puissance de l’océan à la fragilité de son écume.
Vous juger par vos défaillances, est jeter le blâme sur les saisons pour leur
inconstance.
Oui, vous êtes comme l’océan,
Et pourtant les vaisseaux qui reposent lourdement à terre attendent la
haute mer sur vos rivages, car tel l’océan, vous ne pouvez hâter le rythme
de vos marées.
Et à l’image des saisons vous êtes aussi,
Et bien qu’en votre hiver vous reniiez votre printemps,
Le printemps, reposant en vous, sourit dans sa somnolence et n’est pas
offensé.
Ne pensez pas que je dise ces choses afin que vous puissiez vous dire les
uns aux autres, « Il a bien fait notre éloge. Il n’a vu que le bien en nous ».
Je ne dis avec des mots que ce que vous connaissez vous-même en pensée.
Et qu’est-ce que la connaissance dite avec des mots, sinon l’ombre de la
connaissance sans mots ?
Vos pensées et mes mots sont des ondes d’une mémoire scellée qui garde
le souvenir de nos jours passés,
Et des jours anciens, quand la terre ne nous connaissait pas, ni ne se
connaissait elle-même,
Et des nuits où la terre fut forgée dans le chaos.
Des sages sont venus à vous pour vous donner de leur sagesse. Je suis
venu pour prendre de votre sagesse :
Et voici ce que j’ai trouvé, qui est plus important que la sagesse.
C’est un esprit de flamme en vous, qui rassemble toujours plus de lui-
même,
Tandis que vous, insouciants de sa croissance, déplorez la flétrissure de
vos jours.
C’est la vie en quête de vie, dans des corps qui redoutent le tombeau.
Il n’y a pas de tombes ici.
Ces montagnes et ces plaines sont un berceau et un marchepied.
Chaque fois que vous passez dans ces champs où vous avez enseveli vos
ancêtres, regardez les bien, et vous verrez vos enfants et vous-mêmes
dansant la main dans la main.
En vérité, vous engendrez souvent la gaieté sans même le savoir.
D’autres sont venus à vous, à qui vous avez donné la richesse, le pouvoir
et la gloire en échange de promesses dorées, faites aux dépends de votre
foi.
Je vous ai donné moins qu’une promesse, et pourtant vous avez été encore
plus généreux envers moi.
Vous m’avez donné ma plus profonde soif de la vie.
Certainement, aucun présent n’est plus grand pour un homme que celui
qui transforme tous ses desseins en lèvres desséchées et toute la vie en
fontaine.
Et en cela résident mon honneur et ma récompense –
Car chaque fois que je viens boire à la fontaine, je trouve l’eau vive elle-
même assoiffée ;
Et elle me boit tandis que je la bois.
Certain d’entre vous m’ont trouvé trop fier et trop timide pour recevoir des
présents.
Je suis en effet trop fier pour recevoir un salaire, mais non pour recevoir
un présent.
Et bien que j’aie mangé des baies parmi les collines, alors que vous
m’auriez voulu assit à votre table,
Et dormi sous le portique du temple, alors que vous m’auriez hébergé avec
joie,
N’était-ce pas cependant votre adorable souci de mes jours et de mes nuits
qui a rendu la nourriture agréable à ma bouche, et revêtu mon sommeil
de visions ?
Pour ceci surtout je vous bénis :
Vous avez beaucoup donné et vous n’en savez rien.
En vérité, la gentillesse qui se regarde dans un miroir se pétrifie,
Et une bonne action qui s’appelle par des noms tendres devient comme
une malédiction.
Et certains d’entre-vous m’ont trouvé distant, et ivre de ma propre
solitude,
Et vous avez dit, « Il s’entretient avec les arbres de la forêt, mais pas avec
les gens.
Il s’assied seul au sommet des collines et regarde de haut notre cité. »
Il est vrai que j’ai gravi les collines et marché en des lieux éloignés.
Comment aurais-je pu vous voir, sinon d’une grande hauteur ou d’une
grande distance ?
En vérité, comment peut-on être proche, sinon en étant loin ?
Et d’autres parmi vous m’ont appelé, sans le dire en paroles, et ont dit :
« Etranger, étranger, amoureux des hauteurs inaccessibles, pourquoi
résides-tu dans les sommets, où les aigles font leur nid ?
Pourquoi cherches-tu ce qui ne peut être atteint ?
Quelles tempêtes veux-tu prendre dans tes filets ?
Et quels oiseaux éphémères chasses-tu dans les cieux ?
Viens et soit des nôtres.
Descend et apaise ta faim avec notre pain, et ta soif avec notre vin. »
Dans la solitude de leur âme, ont-ils dit ces choses ;
Mais si leur solitude avait été plus profonde, ils auraient su que je ne
cherchais que le secret de vos joies et de vos peines,
Et que je ne chassais que votre moi-immense qui marche dans le ciel.
Mais le chasseur a aussi été la proie ;
Car bien de mes flèches ne quittèrent mon arc que pour atteindre ma
propre poitrine.
Et celui qui voulu être l’oiseau a aussi rampé ;
Car lorsque mes ailes étaient étendues dans le soleil, leur ombre portée
sur la terre était une tortue.
Et moi l’homme de foi, fut aussi le sceptique ;
Car souvent ai-je mis mon doigt dans ma propre blessure, afin d’obtenir la
plus grande foi en vous et la plus grande connaissance de vous.
Et c’est avec cette foi et cette connaissance que je dis,
Vous n’êtes pas prisonniers de vos corps, ni confinés dans vos maisons ou
dans vos champs.
L’essence de votre être demeure au-dessus des montagnes et vagabonde
avec le vent.
Ce n’est pas une chose qui rampe vers le soleil pour se chauffer, ou creuse
des trous dans la terre pour se protéger.
Mais une chose libre, un esprit qui enveloppe la terre et se déplace dans
l’éther.
Si ces mots ont été vagues, ne cherchez pas à les rendre clairs.
Le vague et le nébuleux sont le commencement de toutes choses, mais non
leur fin,
Et je voudrais que vous vous souveniez de moi comme d’un
commencement.
La vie, et tout ce qui vit, est conçue dans la brume et non dans le cristal.
Et qui sait si le cristal n’est pas la brume qui se dissipe ?
Je voudrais que vous vous souveniez de ceci, en vous souvenant de moi :
Ce qui semble le plus faible et le plus incertain en vous, est le plus fort et
le plus déterminé.
N’est-ce pas votre respiration qui a érigé et fortifié votre squelette ?
Et n’est-ce pas un rêve qu’aucun d’entre vous ne se souvient d’avoir rêvé,
qui a bâti votre ville et fabriqué tout ce qui s’y trouve ?
Puissiez-vous ne voir que le flux et le reflux de cette respiration, et vous
cesseriez de voir autre chose,
Et si vous pouviez entendre le chuchotement du rêve, vous n’entendriez
aucun autre son.
Mais vous ne voyez pas, ni n’entendez, et cela est bon.
Le voile qui couvre vos yeux de nuages sera soulevé par les mains qui
l’ont tissé.
Et l’argile qui comble vos oreilles sera percée par les doigts mêmes qui
l’ont pétri.
Et vous verrez.
Et vous entendrez.
Pourtant, vous ne déplorerez point d’avoir connu la cécité, ni ne
regretterez d’avoir été sourd.
Car en ce jour vous connaîtrez les desseins cachés de toutes choses.
Et vous bénirez l’obscurité de même que vous avez béni la lumière.
Après avoir dit ces choses, il regarda autour de lui, et il vit le capitaine de
son vaisseau se tenant à la barre et fixant tantôt les voiles déployées,
tantôt l’horizon.
Et il dit :
Patient, trop patient est le capitaine de mon vaisseau.
Le vent souffle, et les voiles sont sans repos ;
Même le gouvernail implore un cap ;
Pourtant, mon capitaine attend calmement mon silence.
Et ceux-ci, mes marins, qui ont entendu le chœur de la plus grande mer,
ils m’ont aussi écouté avec patience.
Maintenant, ils n’attendront plus.
Je suis prêt.
Le ruisseau a atteint l’océan, et une fois encore la grande mère tient son
fils contre sa poitrine.
Adieu, peuple d’Orphalese.
Ce jour a pris fin.
Il se clôt sur nous, tel un nénuphar, sur son propre lendemain.
Ce qui nous fut donné ici, nous le garderons,
Et si cela ne suffit pas, alors nous devrons encore nous retrouver
ensemble, et ensemble tendre nos mains vers celui qui donne.
N’oubliez pas que je reviendrai vers vous.
Encore un peu de temps, et ce vers quoi j’aspire rassemblera la poussière
et l’écume pour façonner un autre corps.
Encore un peu de temps, un instant de repos au gré du vent, et une autre
femme m’enfantera.
Adieu à vous, et à la jeunesse que j’ai passé avec vous.
Ce ne fut qu’hier que nous nous rencontrâmes en rêve,
Vous avez chanté pour moi dans ma solitude, et de vos élans j’ai construit
une tour dans le ciel.
Mais maintenant notre sommeil s’est évanoui et notre rêve a pris fin, et
déjà l’aube n’est plus.
Le soleil est au-dessus de nous et notre somnolence s’est transformée en
plein éveil, et nous devons nous séparer.
Si, au crépuscule de la mémoire, nous devons nous rencontrer de
nouveau, nous parlerons encore ensemble et vous me chanterez un chant
plus profond.
Et si nos mains doivent se rencontrer dans un autre rêve, nous
construirons une autre tour dans le ciel.
Disant cela, il fit un signe aux marins et sur-le-champ ils levèrent l’ancre,
larguèrent les amarres, et firent route vers l’est.
Et un cri vint du peuple comme d’un seul cœur, et il s’éleva dans le
crépuscule et fut porté sur la mer comme un grand appel de trompe.
Seule Almitra gardait le silence, fixant le vaisseau jusqu’à ce qu’il
s’évanouisse dans la brume.
Et quand tout le peuple fut dispersé, elle demeura seule sur la jetée, se
souvenant en son cœur de ses paroles :
Encore un peu de temps, un instant de repos au gre du vent, et une autre
femme m’enfantera.

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