J.Krishnamurti « Une expérience de béatitude »

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La réalité n’a pas de continuité

jiddu krishnamurtiIl faisait très chaud et très humide. Beaucoup de gens étaient allongés sur l’herbe,
dans les jardins publics, ou assis sur des bancs à l’ombre des grands arbres. Ils bu –
vaient des boissons glacées et tentaient avidement d’aspirer un peu d’air frais. Le ciel
était gris, il n’y avait pas un souffle d’air, et les fumées de cette grande ville indus –
trielle polluaient l’atmosphère.

Il devait faire bon être à la campagne car c’était juste le moment où le printemps
devenait l’été. Quelques arbres avaient encore des feuilles qui poussaient, et tout au
long de la route qui suivait le fleuve large et brillant, toutes sortes de fleurs étaient
écloses. Au fond des bois, il y avait ce silence particulier dans lequel on peut presque
entendre naître les choses, et les montagnes aux vallées profondes, étaient bleues et
odorantes. Mais, ici, dans la ville!…

L’imagination pervertit la perception de ce qui est, mais cela ne nous empêche pas
d’être très fiers de notre imagination et de nos spéculations. L’esprit spéculatif, avec
ses pensées intriquées est incapable d’une transformation fondamentale. Ce n’est pas
un esprit révolutionnaire. Il s’est revêtu une fois pour toutes du ce qui devrait être et
suit les modèles de ses propres projections limitées et fermées. Le bien n’est pas dans
ce qui devrait être, il réside dans la compréhension de ce qui est. L’imagination inter-
dit la perception de ce qui est, comme la comparaison. L’esprit doit déposer toute
imagination et toute spéculation pour que le réel soit.

Il était très jeune, mais avait déjà fondé une famille et c’était un homme d’affaires
assez connu. Il semblait très inquiet et très mal en point et avait de toute évidence
quelque chose à dire.

— Il y a quelque temps, j’ai fait l’expérience la plus remarquable qui soit, et comme
je n’en ai encore jamais parlé à personne, je me demande si je pourrai vous l’expli-
quer. Je l’espère car je ne peux pas aller voir quelqu’un d’autre. C’était une expérience
tout à fait extraordinaire, mais c’est maintenant terminé et je n’en garde que le souve-
nir. Peut-être pouvez-vous m’aider à retrouver cette impression extraordinaire. Je
vais vous dire, le plus exactement possible, ce qui s’est passé. J’ai déjà lu des choses
de ce genre, mais ce n’étaient que des mots vides qui ne touchaient que mes sens. Et
ce qui m’est arrivé était au-delà de l’imagination et du désir et maintenant je l’ai per-
du. Je vous en prie, aidez-moi à le retrouver. Il s’arrêta un moment puis reprit:

— Un matin, je me suis réveillé de bonne heure, la ville dormait encore, ses ru-
meurs n’avaient pas encore débuté. J’ai senti qu’il fallait que je sorte, et je m’habillai
rapidement et sortis dans la rue. Le laitier n’avait pas même encore commencé sa
tournée. C’était le début du printemps, le ciel était bleu pâle. J’avais l’impression qu’il
fallait que j’aille dans le jardin public, à quelques centaines de mètres de là. Dès que
je quittai le seuil de ma porte, j’eus une étrange impression de légèreté, comme si je
marchais sur l’air. L’immeuble d’en face, une monotone série d’appartements, avait
perdu toute sa laideur, les briques qui le composaient semblaient vivantes et gaies. Et
chaque objet qu’ordinairement je n’aurais pas remarqué semblait soudain extraordi-
naire et très curieusement, tout semblait faire partie de moi. Rien n’était loin de moi ;
en fait le « Moi » n’existait pas en tant qu’observateur, que celui qui perçoit, si vous
voyez ce que je veux dire. Il n’y avait pas de « Moi » distinct de cet arbre, ou de ce pa-
pier dans le caniveau, ou des oiseaux qui s’interpelaient. C’était un état de conscience
que je n’avais encore jamais connu.

— Tandis que je me rendais dans ce parc, reprit-il, je vis une boutique de fleuriste.
J’étais passé devant des centaines de fois, jetant à chaque fois un bref coup d’œil aux
fleurs. Mais ce matin-là, je me suis arrêté. La vitrine était givrée à cause de la chaleur
et de l’humidité qui venaient de l’intérieur, mais cela ne m’empêcha pas de regarder
les différentes sortes de fleurs. Et alors que je les regardais, je me mis à sourire et à
rire avec une joie que je n’avais encore jamais ressentie. Ces fleurs me parlaient, et je
leur parlais aussi. J’étais parmi elles, et elles faisaient partie de moi. En disant cela, je
peux vous donner l’impression que j’étais en pleine crise d’hystérie et que je n’avais
plus ma tête à moi. Mais il n’en était rien. Je m’étais habillé très soigneusement, en
ayant conscience de mettre du linge propre, de regarder ma montre, de lire le nom
des boutiques, y compris celui de mon propre tailleur, et de déchiffrer le titre des
livres dans les vitrines des librairies. Tout était vivant et j’avais avec toutes choses une
relation d’amour. J’étais le parfum de ces fleurs, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas de «
moi » pour les sentir, vous comprenez? Il n’y avait pas de séparation entre elles et
moi. Cette boutique de fleurs était incroyablement remplie de vie et de couleurs, et
toute cette beauté devait être saisissante car le temps et sa mémoire avaient cessé. J’ai
dû rester là plus de vingt minutes, mais je vous assure que je n’avais pas la notion du
temps. Je ne pouvais pas m’arracher à ces fleurs. Le monde de la lutte, de la douleur
et de la souffrance était là tout en n’étant pas là. Car voyez-vous, dans cet état-là les
mots n’ont aucun sens. Les mots décrivent, séparent, comparent, mais dans l’état où
j’étais les mots ne pouvaient pas être. Ce n’était pas le « je » qui faisait l’expérience
car il n’existait rien d’autre que cet état, cette expérience. Le temps s’était arrêté, il n’y
avait plus ni passé ni futur, ni présent. Il n’y avait plus que – les mots sont incapables
de décrire cela, tant pis, cela ne fait rien. Il y avait une Présence – non, ce n’est pas le
mot qui convient. C’était comme si la terre, avec tout ce qui la constituait intérieure-
ment et extérieurement, passait soudain par un stade de bénédiction et que moi, en
me rendant au jardin, j’en fasse partie. Et comme je m’approchais de ce jardin, je fus
totalement émerveillé par la beauté de ces arbres familiers. Du jaune pâle au vert
presque noir, les feuilles dansaient de vie. Chacune m’apparaissait séparément, et
chacune renfermait toute la richesse du monde. J’avais conscience que mon cœur
battait très vite. Ma condition cardiaque est excellente, mais je pouvais à peine respi-
rer en entrant dans le jardin et je crus que j’allais m’évanouir. Je m’assis sur un banc
et je me mis à pleurer. Le silence était difficilement supportable, mais ce silence puri-
fiait toutes choses de la douleur et de la souffrance. Alors que je m’engageais plus pro-
fondément dans le jardin, j’eus l’impression d’entendre de la musique. Je fus surpris,
étant donné qu’il n’y avait pas de maisons à proximité et que personne ne viendrait
avec un transistor si tôt le matin. La musique faisait partie du tout. Toute la bonté,
toute la compassion étaient dans ce jardin public, et Dieu y était aussi.

— Je ne suis pas un théologien, ni quelqu’un de religieux, reprit-il. Je n’ai été à
l’église qu’une douzaine de fois, et cela n’a jamais rien voulu dire pour moi. Je ne
peux supporter ces bêtises que l’on vous fait avaler dans les églises. Mais dans ce jar-
din public, il y avait un Être, si l’on peut utiliser ce mot, dans lequel toutes les choses
vivaient et avaient leur être propre. Mes jambes tremblaient et je dus m’asseoir à nou-
veau, m’appuyant à un arbre. Le tronc de l’arbre était vivant, tout comme moi, et je
faisais partie de cet arbre, partie de cet Être, partie du monde. Je crois que je me suis
évanoui. Tout cela avait été trop violent pour moi: les couleurs vivantes et éclatantes,
les feuilles, les rochers, les fleurs, l’incroyable beauté de toutes choses. Et par-dessus
tout cela, il y avait cette bénédiction de…

— Lorsque je revins à moi, le soleil était levé. Il me faut d’habitude vingt minutes
pour aller au jardin, mais cette fois, j’étais parti de chez moi depuis environ deux
heures. Il me semblait que je n’aurais pas la force physique de rentrer, et je restais as –
sis à récupérer mes forces sans oser penser. Comme je reprenais lentement le chemin
du retour, je gardais en moi l’intégralité de cette expérience. Cela dura deux jours et
s’évanouit aussi brutalement que cela était venu. Et c’est alors que commença mon
calvaire. Je ne mis pas les pieds à mon bureau pendant une semaine. Je voulais re-
trouver le vécu de cette étrange expérience, et vivre à nouveau et pour toujours dans
ce monde de béatitude. Tout cela eut lieu il y a deux ans. J’ai sérieusement songé à
tout quitter et à partir dans un coin quelconque du monde, mais je sais au fond de
moi que ce n’est pas ainsi que je pourrai retrouver cette expérience. Ni dans un mo –
nastère, ni dans une église éclairée de cierges, qui tous deux ne s’occupent que de la
mort et des ténèbres. J’envisageai de me rendre en Inde, mais j’écartai ce projet. J’es-
sayai ensuite une certaine drogue qui rendait les choses plus éclatantes et des choses
de ce genre, mais ce genre d’opium n’est pas ce que je cherche.Ce n’est qu’un vulgaire
moyen de parvenir à l’expérience, c’est un artifice qui n’est pas la réalité.

— Et voilà, conclut-il. Je donnerais n’importe quoi, ma vie et tout ce que je pos-
sède, pour pénétrer à nouveau dans cet univers. Que dois-je faire?

Cette expérience, voyez-vous, est venue sans que vous l’appeliez. Vous ne l’avez
pas cherchée. Aussi longtemps que vous la rechercherez, vous ne la trouverez jamais.
C’est le désir même de retrouver cet état extatique qui vous empêche de faire une
nouvelle expérience de la béatitude. Vous voyez ce qui a lieu: vous avez eu une expé-
rience et vous vivez depuis avec le poids mort du souvenir d’hier. C’est ce qui a été qui
fait obstacle à ce qui est.

— Voulez-vous dire que je doive écarter et oublier tout ce qui a été et continuer à
mener ma petite vie minable, chaque jour plus affamé intérieurement?

Si vous ne regardez pas en arrière et ne demandez pas davantage que vous n’avez,
ce qui est très difficile, alors peut-être que cette chose que vous ne pouvez pas contrô-
ler aura à nouveau une action. L’avidité, même relative au sublime, suscite la douleur.
Et l’envie du plus ouvre la porte au temps. Cette béatitude ne peut s’acheter avec des
sacrifices, avec la vertu ou avec de la drogue. Ce n’est ni une récompense, ni un résul-
tat. Elle vient à son heure, et il ne faut pas la chercher.

— Mais cette expérience a-t-elle été réelle, est-elle venue d’en haut?

Nous cherchons toujours la confirmation de l’autre, pour nous assurer de ce qui a
été et nous y trouvons une protection. Se faire assurer ou confirmer dans ce qui a été,
même si c’était le réel, c’est renforcer l’idéal et appeler l’illusion. Introduire dans le
présent ce qui est passé, que cela soit présent ou agréable, c’est faire obstacle au réel.
La réalité n’a pas de continuité. Elle est d’un moment à l’autre, intemporelle et sans
mesure.

Extrait du livre :
CSV Tome 2, note 36 ‘Une expérience de béatitude’

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