J.Krishnamurti « La tempête de l’esprit »

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L’esprit est une machine qui fonctionne jour et nuit, sans la moindre pause

krishnamurti

 

Le brouillard avait persisté toute la journée et alors que vers
le soir il commença à se dissiper, un vent venu de la mer se leva – un vent froid et vif
qui faisait tourbillonner les feuilles mortes et asséchait la terre. C’était une nuit de
tempête menaçante. Le vent s’était déchaîné, les maisons faisait des bruits de craque-
ment et de nombreuses branches étaient arrachées des arbres. Le lendemain matin, le
temps était si clair qu’on avait l’impression de pouvoir toucher les montagnes. La cha-
leur était revenue avec le vent, mais en fin d’après-midi, comme le vent s’apaisait, le
brouillard venu de la mer s’installa à nouveau.

Que la beauté et la richesse de la terre sont extraordinaires . Il est impossible de
s’en lasser. Les lits desséchés des rivières sont remplis de vie: ajoncs, pavots, grands
tournesols jaunes et des lézards sur les galets. Un serpent à raies brunes et blanches
prend le soleil, sa langue noire sans cesse en mouvement, et de l’autre côté du ravin,
un chien aboie en poursuivant un lapin ou un écureuil.

Le contentement n’est jamais le produit de la réalisation, de la réussite, ou de la
possession des choses. Il ne naît pas de l’action ou de l’inaction. Il vient de la pléni-
tude de ce qui est et non de son altération. Ce qui est plein ne requiert nulle altéra-
tion, nul changement. Seul l’incomplet essayant de devenir complet connaît le tu-
multe du mécontentement et de la modification. C’est ce qui est qui est incomplet, et
non le contraire. Ce qui est complet est irréel, et la quête de l’irréalité est cette dou –
leur du mécontentement qui ne peut se guérir. C’est la tentative même d’apaiser cette
douleur qui constitue la recherche de l’irréel, et c’est de là que naît le mécontente-
ment. Il est impossible de sortir du mécontentement. Avoir conscience du méconten-
tement, c’est avoir conscience de ce qui est, et c’est dans cette plénitude qu’existe un
état qui peut être appelé contentement. Il n’a pas de contraire.

La maison dominait la vallée, et les plus hauts sommets des montagnes lointaines
étaient embrasés par le soleil couchant. Leurs masses rocheuses semblaient tomber
du ciel et irradier une lumière intérieure, et depuis la chambre qui s’obscurcissait, la
beauté de cette lumière était infinie.

C’était un homme encore jeune, ardent, et à la recherche de quelque chose.

— J’ai lu plusieurs livres sur la religion et les pratiques religieuses, ainsi que sur la
méditation et sur les diverses méthodes préconisées pour atteindre l’état le plus élevé.
J’ai été un certain temps attiré par le communisme, mais j’ai vite compris que ce n’est
qu’un mouvement régressif, en dépit des nombreux intellectuels qui en font partie.
J’ai aussi été attiré par le catholicisme, car certaines de ses doctrines me plaisaient et
j’ai pensé un moment me convertir. Mais un jour, alors que je parlais à un prêtre très
cultivé, j’ai réalisé combien la prison du catholicisme était semblable à celle du com-
munisme. J’ai été marin sur un cargo sans destination fixe, et cela m’a conduit en
Inde où je suis resté presque un an. J’eus alors l’idée de me faire moine, mais c’était
trop coupé de la vie et trop idéaliste, en même temps qu’irréel. J’ai essayé de vivre
seul afin de méditer, mais cela aussi prit fin. Et après toutes ces années, il me semble
que suis toujours totalement incapable de contrôler ma pensée, et c’est de ça que je
veux parler. Bien sûr, j’ai d’autres problèmes, sexuels et autres, mais si je pouvais
maîtriser ma pensée, j’arriverais sans doute à réfréner mes désirs et mes besoins en-
vahissants.

La maîtrise des pensées conduira-t-elle à l’apaisement des désirs, ou simplement à
leur refoulement, ce qui ne pourra qu’entraîner d’autres problèmes tout aussi pro-
fonds?

— Vous ne conseillez sans doute pas de s’abandonner à ses désirs. Le désir pro-
cède de la pensée et dans mes tentatives de la contrôler, j’avais espéré maîtriser égale-
ment mes désirs… On ne peut que maîtriser ou sublimer ses désirs, mais même pour
les sublimer il faut déjà les tenir en échec. La plupart des grands maîtres disent qu’il
faut absolument transcender les désirs, et ils préconisent diverses méthodes pour ce
faire.

Mais qu’en pensez-vous, vous, sans tenir compte de ce qu’ont pu dire les autres?
Le seul contrôle du désir suffira-t-il à résoudre les nombreux problèmes du désir? Le
refoulement ou la sublimation du désir permettra-t-il de le comprendre, ou de vous
en libérer? Au travers d’une quelconque occupation, religieuse ou non, on peut disci-
pliner l’esprit tout au long de la journée. Mais l’esprit occupé n’est pas l’esprit libre et
de toute évidence seul l’esprit libre peut avoir conscience de la créativité intempo-
relle.

— N’y a-t-il pas de liberté possible dans la transcendance du désir?

Qu’entendez-vous par transcendance du désir?

— Pour réaliser sa propre conception du bonheur, et aussi du plus élevé, il est né-
cessaire de ne pas être mû par le désir et de ne pas être pris dans son tumulte et sa
confusion. Il est essentiel d’avoir tout contrôle sur le désir et pour cela il faut bien le
soumettre. Et au lieu qu’il poursuive les choses triviales de la vie, on peut mettre ce
même désir au service du sublime.

Vous pouvez changer l’objet du désir, passer de l’envie d’une maison au désir du
savoir, aller du plus bas au plus haut, mais cela reste toujours du domaine du désir,
n’est-ce pas? On peut se désintéresser des choses de ce monde, mais le désir du ciel
est lui aussi recherche d’acquisition. Le désir cherche sans cesse la réalisation, l’ob-
tention de quelque chose, et c’est ce mouvement même du désir qu’il nous faut com-
prendre, sans essayer de l’écarter ou de l’étouffer. Si nous ne comprenons pas le pro-
cessus du désir, le contrôle qu’on peut avoir sur la pensée n’a pas une grande signifi –
cation.

— Cela m’oblige à retourner à mon point de départ. Même pour comprendre le dé-
sir, la concentration est nécessaire et c’est en cela que réside ma principale difficulté.
J’ai l’impression de ne pas pouvoir contrôler mes pensées, qui vont et viennent en
tous sens et s’amoncellent dans le plus grand désordre. Pas une seule pensée ne
semble émerger avec continuité de toutes ces inepties.

L’esprit est une machine qui fonctionne jour et nuit, sans la moindre pause, que
nous dormions ou soyons éveillés. L’esprit est aussi agité et rapide que la mer. Une
autre partie de ce mécanisme intriqué et complexe tente d’exercer son contrôle sur
l’ensemble du mouvement et c’est là que commence le conflit entre les désirs opposés
et les impulsions. On peut appeler l’un la partie supérieure et l’autre sa partie infé-
rieure, mais tous deux sont du domaine de l’esprit. L’action et la réaction de l’esprit,
de la pensée, sont presque simultanées et presque automatiques. La totalité de ce
processus conscient et inconscient qui accepte et refuse, qui se conforme et lutte pour
être libre, est extrêmement rapide. Et la question n’est pas comment contrôler ce mé-
canisme complexe, car le contrôle suscite la friction et consomme inutilement de
l’énergie, mais plutôt est-il possible de ralentir cet esprit si rapide?

— Mais comment?

Le « comment » ne présente aucun intérêt. Le « comment » peut seulement dé-
boucher sur un résultat, une fin sans grande signification. Et dès qu’elle est obtenue,
une nouvelle quête en vue d’un autre résultat satisfaisant sera entreprise, avec sa co-
horte de souffrances et de conflits.

— Mais alors que faut-il faire? Pensez-vous que votre question soit pertinente?

Vous n’essayez pas de découvrir par vous-même ce qu’il peut y avoir de vrai ou de
faux dans le fait de ralentir l’esprit, vous essayez seulement d’obtenir un résultat. Il
est relativement facile d’obtenir un résultat, n’est-ce pas? Mais est-il possible que l’es-
prit ralentisse sans qu’on le freine?

— Que voulez-vous dire par ralentir?

Lorsque vous roulez très vite en voiture, le paysage est flou, ce n’est qu’à l’allure du
pas que vous pouvez percevoir les détails des arbres, les fleurs et les oiseaux. La
connaissance de soi vient avec le ralentissement de l’esprit, mais cela ne veut pas dire
qu’il faille forcer l’esprit à ralentir. La contrainte suscite la résistance, et nous ne de-
vons pas gaspiller d’énergie à ralentir l’esprit. N’en est-il pas ainsi?

— Je crois que je commence à comprendre. Tous les efforts que nous faisons pour
contrôler la pensée sont inutiles, mais je ne vois pas ce que l’on peut faire d’autre.

Nous n’en sommes pas encore au problème de l’action, n’est-ce pas? Nous es-
sayons de comprendre qu’il est important de réduire la vitesse de l’esprit, nous ne
nous occupons pas de la manière à employer pour cela. L’esprit peut-il ralentir? En
quelles circonstances?

— Je ne sais pas, je n’y ai pas réfléchi.

N’avez-vous pas remarqué que lorsque vous regardez quelque chose l’esprit tourne
au ralenti? Lorsque vous regardez cette voiture qui passe sur la route, là-bas, ou n’im-
porte quel objet, votre esprit ne fonctionne-t-il pas plus lentement? Le fait de regar –
der, d’observer, ralentit effectivement l’esprit. Regarder une image, un tableau, un
objet, aide à calmer l’esprit, comme le fait la répétition d’une phrase. Mais c’est alors
que l’objet ou la phrase devient de première importance, et non plus le ralentissement
de l’esprit et ce que cela permet de découvrir.

— Je regarde ce que vous êtes en train d’expliquer, et j’ai conscience d’avoir l’esprit
plus calme.

Regardons-nous jamais quelque chose, ou ne faisons-nous qu’interposer entre
l’observateur et l’observé un écran de préjugés divers, de valeurs, de jugements, de
comparaisons et de condamnations? – Il est presque impossible de ne pas avoir cet
écran. Je ne pense pas être capable de porter ce genre de regard vierge sur l’extérieur.
Ne vous bloquez pas sur des mots ou sur une conclusion, je vous en prie, qu’elle soit
négative ou positive. L’observation est-elle possible sans cet écran? Ou en d’autres
termes, y a-t-il attention lorsque l’esprit est occupé? Seul l’esprit disponible peut être
attentif. L’esprit est lent et vif lorsqu’il est attentif et vigilant, ce qui est la forme d’at-
tention de l’esprit disponible.

— Je commence à faire l’expérience de ce que vous dites.

Mais allons un peu plus loin. S’il n’y a pas d’évaluation, pas d’écran entre l’obser-
vateur et l’observé, peut-il y avoir une division, une séparation entre eux? L’observa-
teur n’est-il pas l’observé?

— Je ne vous suis plus du tout.

On ne peut pas séparer le diamant de ses caractéristiques, n’est-ce pas? Le senti-
ment d’envie ne peut être séparé de celui qui fait l’expérience de ce sentiment, bien
qu’il existe réellement une division illusoire qui suscite le conflit, et c’est de ce conflit
que l’esprit est captif. Lorsque cette fausse séparation disparaît, il y a alors une possi-
bilité de liberté et alors seulement l’esprit est immobile. Ce n’est qu’à partir du mo-
ment où l’expérimentateur n’est plus qu’apparaît le mouvement créatif du réel.

Extrait du livre :
CSV Tome 2, note 54 ‘La tempête de l’esprit’

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