J.Krishnamurti « La liberté »

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Toutes vos expériences, qu’elles soient récentes ou anciennes, se situent dans le champ du connu

krishnamurti

La liberté

Bien que nous parlions de liberté, la plupart d’entre nous ne voulons pas vraiment être libres. Je ne sais pas si vous avez déjà observé ce fait. Dans le monde moderne – où la société est extrêmement organisée, où le « progrès » est toujours croissant, où le choix de marchandises est énorme et facilement accessible – on devient esclave de possessions et d’objets, et nous y trouvons une sécurité. Et la sécurité est tout ce que la majorité d’entre nous désire – sécurité matérielle et émotionnelle – donc, nous ne voulons réellement pas être libres. Par liberté, je n’entends pas une liberté qui se limite à un certain domaine, mais une liberté totale, et je pense que nous devrions l’exiger de nous- mêmes, la réclamer avec insistance.

La liberté diffère de la révolte. La révolte, c’est aller contre quelque chose. Vous vous révoltez contre une chose et en soutenez une autre. La révolte est une réaction mais ce n’est pas la liberté. Dans l’état de liberté, on est pas libéré de quelque chose. Dès que l’on est libéré de quelque chose, on est en fait en révolte contre cette chose même et on n’est donc pas libre. La liberté n’est pas « par rapport à quelque chose », mais l’esprit est libre en soi. C’est là une sensation extraordinaire – que l’esprit soit libre en soi et qu’il connaisse la liberté pour l’amour de la liberté.

À moins d’être libre, je ne vois pas comment être créateur. Je n’utilise pas ce mot, créateur, dans le sens étroit de celui qui peint un tableau, qui écrit un poème ou invente une machine. Pour moi, de tels hommes ne sont pas créateurs. Ils peuvent être inspirés dans l’instant, mais la création c’est tout autre chose. La création n’existe qu’avec une liberté totale. Dans cet état de liberté, il y a plénitude, et écrire un poème, peindre un tableau ou tailler une pierre prend alors un sens complètement différent. À ce moment-là, ce n’est pas une simple expression de soi ni le résultat d’une frustration ou la recherche d’un débouché commercial, c’est tout autre chose. À mon avis, nous devrions exiger de connaître cette liberté totale, non seulement en nous-mêmes mais aussi à l’extérieur.

Je pense que nous devrions d’abord faire la différence entre la liberté d’un côté et la révolte ou la révolution de l’autre. La révolte et la révolution sont essentiellement une réaction: révolte de l’extrême gauche contre le capitalisme et révolte contre la domination de l’Église, révolte aussi contre un État policier, contre le pouvoir d’une tyrannie organisée, mais aujourd’hui cette révolte ne paie pas car on vous liquide et on vous écarte discrètement.

Pour moi, la liberté est quelque chose de complètement différent. Elle n’est pas une réaction, mais plutôt l’état d’esprit qui en découle lorsque nous comprenons ce qu’est la réaction. La réaction est une réponse à un défi. Elle est plaisir, colère, peur, détresse psychologique, et lorsque nous comprenons cette structure très complexe de la réaction, nous débouchons naturellement sur la liberté. Nous découvrirons alors que ce n’est pas une libération de la colère, de l’autorité, etc. C’est un état qui existe, que l’on expérimente pour lui-même et non par opposition à quelque chose.
Pour la plupart d’entre nous, seule compte notre sécurité personnelle. Nous voulons un compagnon et espérons trouver le bonheur dans une relation. Nous voulons être célèbres, créer, nous exprimer, progresser et nous réaliser. Nous recherchons le pouvoir, la position sociale et le prestige. Pour la plupart d’entre nous, c’est plus ou moins ce qui nous intéresse vraiment, et la liberté, Dieu, la vérité, l’amour viennent au second plan.

Notre religion, comme je l’ai déjà dit, est donc quelque chose de superficiel, une sorte de passe-temps qui ne joue pas un rôle très important dans notre vie. Nous nous contentons du superficiel, et la vivacité, la perception qui sont nécessaires pour comprendre ce processus complexe que nous appelons la vie nous font défaut. Notre existence est un combat constant, fait d’efforts stupides et perpétuels. Et à quoi cela rime-t-il? C’est une cage dans laquelle nous sommes enfermés, une cage que nous avons bâtie à partir de nos réactions, nos peurs, notre désespoir et notre angoisse. Notre pensée tout entière est une réaction. Nous avons étudié cela l’autre jour lorsque cette question a été posée: quel est le rôle exact de la pensée? Nous l’avons exploré avec attention et avons découvert que notre pensée tout entière est une réaction, une réponse de la mémoire. Toute la structure de notre conscience, de notre pensée est le résidu et le réservoir de nos réactions. De toute évidence, la pensée ne peut jamais engendrer la liberté, car la liberté n’est pas le fruit d’une réaction. La liberté n’est pas le rejet de tout ce qui nous fait souffrir ni le détachement de tout ce qui nous donne du plaisir et dont nous sommes devenus esclaves.

La seule véritable liberté, c’est se libérer du connu. Je vous en prie, suivez-moi un peu. C’est se libérer du passé. Le connu a sa place, c’est évident. Je dois avoir certaines connaissances pour fonctionner dans mon quotidien. Si je ne savais pas où j’habite, je serais perdu. S’ajoutent à cela la somme de toutes les connaissances scientifiques et médicales ainsi que les nombreuses technologies qui s’enrichissent d’un savoir toujours accru. Tout cela se situe dans le champ du connu et a sa raison d’être. Mais le connu est toujours mécanique. Toutes vos expériences, qu’elles soient récentes ou anciennes, se situent dans le champ du connu, et c’est à partir de cet acquis que vous reconnaissez toute expérience future. L’attachement, avec son cortège de peurs et de désespoirs, appartient au champ du connu, et l’esprit qui est confiné dans ce champ, aussi vaste, aussi immense soit-il, n’est pas libre. Il peut écrire de très bons livres, savoir comment se rendre sur la Lune ou inventer les machines les plus complexes et les plus extraordinaires qui soient – si vous en avez vu quelques-unes, vous savez à quel point elles sont vraiment extraordinaires -, mais cet esprit reste toujours confiné dans le champ du connu.

Se libérer de tout cela, c’est se libérer du connu. C’est l’état d’un esprit qui dit: « Je ne sais pas » et qui ne cherche pas de réponse. Un tel esprit est sans quête ni attente, et c’est seulement dans cet état que vous pouvez dire: « Je comprends ». C’est le seul état dans lequel l’esprit soit libre et c’est à partir de cet état que vous pouvez regarder ce qui appartient au connu – et non l’inverse. En partant du connu, vous ne pouvez absolument pas voir l’inconnu, mais dès que vous avez compris l’état d’un esprit libre – celui qui dit: « Je ne sais pas », restant dans cette non- connaissance, et donc cette innocence -, vous pouvez fonctionner à partir de cet état. Vous pouvez être citadin, marié ou tout ce que vous voulez, tout ce que vous faites dans la vie a alors un sens et une justesse. Mais nous restons dans le champ du connu avec tous ses conflits, ses luttes, ses disputes, ses supplices, et c’est à partir de ce champ que nous essayons de découvrir l’inconnu. En fait, nous ne recherchons donc pas la liberté. Ce que nous voulons, c’est la continuation, le prolongement de cette même vieille chose, le connu.

Si c’est la première fois que vous entendez déclarer qu’il vous faut être libérés de la pensée, vous allez peut- être dire: « Pauvre type, il est fou! ». Mais si vous avez vraiment écouté, que vous l’avez fait, non seulement cette fois-ci, mais depuis de nombreuses années au cours desquelles certains d’entre vous ont peut-être lu tout ce qui a été écrit à ce sujet, vous saurez alors que ces propos sont animés d’une vitalité extraordinaire et d’une vérité profonde. Seul l’esprit qui s’est dégagé du connu est créateur. C’est cela, la création. Ce qu’il crée n’a rien à voir avec lui. Être libéré du connu, c’est la condition d’un esprit en pleine création. Comment un tel esprit peut-il se soucier de lui- même? Pour comprendre cet état d’esprit, vous devez donc vous connaître, observer le processus de votre propre pensée – l’observer sans le modifier, mais simplement l’observer comme lorsque vous vous regardez dans une glace. Lorsque la liberté est présente, vous pouvez alors vous servir du savoir sans qu’il détruise l’humanité. Mais quand la liberté est absente, lorsque vous vous servez du savoir, vous faites le malheur de tous, que vous soyez en Russie, en Amérique, en Chine ou n’importe où. Je qualifie de sérieux l’esprit qui est conscient du conflit du connu sans en être prisonnier et sans faire d’efforts pour modifier ou améliorer le connu. Car sur ce chemin, il n’y a pas de fin à la souffrance et au malheur.

 

Saanen, le 11 juillet 1963

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