J.Krishnamurti « être vulnérable »

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Nous cherchons presque tous à nous entourer de murs afin d’être invulnérables, mais il y a toujours une brèche par où s’infiltre la vie.

Krishnamurti

Vivre c’est être vulnérable, se renfermer c’est mourir

Elle dit qu’elle se sentait perturbée et qu’elle ne voulait pas être dérangée de la sorte. Elle voulait éviter le douloureux état de l’incertitude. Pourquoi redoutait-elle tellement de se laisser déranger ?

Qu’entendez-vous par être dérangée? Et pourquoi le redoutez-vous?

— Je veux qu’on me laisse tranquille, je veux être seule. Même le fait d’être avec vous me dérange. Et bien que je vous aie vu deux ou trois fois seulement, je ressens très fortement cette crainte d’être dérangée par vous. Je veux découvrir pourquoi je suis habitée par cette peur de n’être pas intérieurement assurée. Je veux être calme et en paix avec moi-même, mais je suis toujours troublée par une chose ou une autre. J’avais réussi à atteindre une sorte de tranquillité, mais un ami m’a emmenée à l’une de vos conférences et maintenant, c’est curieux, je suis assez bouleversée. Je croyais que vous consolideriez ma tranquillité, mais vous l’avez au contraire presque ébranlée. Je ne voulais pas venir, car je savais que j’allais être ridicule, mais je suis venue quand même.

Pourquoi insister tellement sur le fait d’être en paix? Et pourquoi en faire un problème? Le fait de réclamer la paix n’est-il pas en soi un conflit? Permettez-moi de vous demander ce que vous voulez au juste. Si vous voulez qu’on vous laisse tranquille, et que rien ne vienne troubler votre paix intérieure, pourquoi alors vous laisser atteindre? Il est tout à fait possible de fermer toutes les portes et les fenêtres de son être, de s’isoler et de vivre en reclus. C’est ce que désirent la plupart des gens. Certains recherchent délibérément l’isolement, et d’autres, à cause de leurs désirs et de leurs actes, tout à la fois cachés et évidents, finissent par susciter cette exclusion. Ceux qui sont sincères glorifient hypocritement leurs idéaux et leurs vertus, qui ne sont qu’une défense, et ceux qui sont irréfléchis finissent par sombrer dans l’isolement à cause de la pression économique et des influences sociales. Nous cherchons presque tous à nous entourer de murs afin d’être invulnérables, mais il y a malheureusement toujours une brèche par où s’infiltre la vie.

— J’ai réussi jusqu’à présent à écarter la plupart des choses qui me dérangeaient, mais depuis une semaine ou deux, et à cause de vous, j’ai été plus troublée que jamais. Pouvez-vous me dire pourquoi il en est ainsi?

Pourquoi voulez-vous connaître la cause de cet état? Parce que, de toute évidence, en connaissant la cause vous espérez faire disparaître les effets. Vous ne voulez pas savoir pourquoi vous avez ce genre de trouble, vous voulez seulement éviter les perturbations que cela implique, n’est-ce pas?

— Je veux simplement qu’on me laisse en paix, qu’on ne vienne pas me déranger. Pourquoi suis-je toujours perturbée?

Vous avez passé votre vie à vous défendre, n’est-ce pas? Ce qui vous intéresse, au fond, c’est de découvrir comment fermer toutes les ouvertures et non pas de savoir comment vivre sans la peur et sans la dépendance. D’après ce que vous avez dit et ce que vous n’avez pas dit, il apparaît clairement que vous avez essayé d’assurer votre vie contre toutes les formes de perturbations intérieures ; vous vous êtes fermée à toute relation susceptible d’être douloureuse. Vous avez réussi relativement bien à vous protéger de tout choc, à vivre en fermant portes et fenêtres. Certains réussissent dans cette voie, qui poussée à l’extrême conduit à l’asile. D’autres échouent et deviennent amers et cyniques. D’autres encore deviennent riches d’objets ou de savoir, ce qui est leur forme de protection. La plupart des gens, y compris les personnes soi-disant religieuses, désirent une paix immuable, un état dans lequel tous les conflits se terminent. Il y a aussi ceux qui proclament que le conflit est la seule véritable expression de la vie, et le conflit est leur bouclier.

Pensez-vous vraiment trouver la paix en cherchant la sécurité derrière le mur de vos peurs et de vos espoirs? Vous vous êtes retranchée toute votre vie, car vous voulez être en sécurité entre les murs d’une relation limitée que vous pouvez dominer. N’est-ce pas là votre problème? Étant dépendante, vous voulez posséder ce dont vous dépendez. Toutes les relations que vous ne pouvez dominer vous font peur, et c’est pourquoi vous les évitez. N’en est-il pas ainsi?

— C’est une façon plutôt brutale de nommer les choses, mais c’est peut-être ça.

Si vous pouviez dominer la cause de votre perturbation actuelle, vous seriez en paix. Mais comme vous ne le pouvez pas, vous êtes très inquiète. Nous voulons tous dominer quand nous ne comprenons pas, nous voulons posséder ou être possédés lorsque paraît la peur de nous-mêmes. C’est le fait de n’être pas sûrs de nous qui engendre le sentiment de supériorité, l’exclusion et l’isolement.

Puis-je vous demander ce qui vous fait peur? Est-ce le fait d’être seule, d’être rejetée, d’être rendue incertaine?

— Toute ma vie, voyez-vous, j’ai vécu pour les autres, ou du moins je l’ai cru. J’ai poursuivi un idéal, et l’on m’a toujours félicitée de la qualité de mon travail. J’ai mené une vie d’abnégation, sans sécurité, sans enfants, sans foyer. Mes sœurs ont fait de bons mariages et ont une position sociale, et mes frères aînés ont une fonction élevée dans le gouvernement. Lorsque je leur rends visite, j’ai l’impression d’avoir gâché ma vie. Je suis devenue amère et je regrette tout ce que je n’ai pas eu. Je ne supporte plus mon travail, il ne me rend plus heureuse, et j’ai laissé ma place à d’autres. J’ai tourné le dos à tout cela. Comme vous l’avez fait remarquer, je me suis endurcie dans mon autoprotection. Je me suis fixée sur mon jeune frère, qui n’est pas riche et qui se définit comme étant à la recherche de Dieu. J’ai tenté de parvenir à une sécurité intérieure, mais c’est une lutte épuisante et longue. C’est mon jeune frère qui m’a conduite à l’une de vos conférences, et l’édifice que j’avais eu tant de mal à construire commence à vaciller. Je voudrais ne vous avoir jamais connu, mais je ne peux pas tout recommencer, connaître à nouveau toutes ces souffrances et cette anxiété. Vous ne pouvez pas savoir combien il a été douloureux pour moi de voir mes frères et sœurs avoir une position sociale, du prestige et de l’argent. Mais la question n’est pas là. Je me suis coupée d’eux et je les vois rarement. Comme vous l’avez dit, j’ai fini par fermer la porte devant toute relation, sauf une ou deux, mais pour mon malheur vous êtes venu dans cette ville, et maintenant tout est ouvert en grand, toutes les vieilles douleurs sont ravivées et je suis très malheureuse. Que dois-je faire?

Plus nous nous défendons, plus nous sommes attaqués, plus nous cherchons la sécurité et moins nous la trouvons. Plus nous réclamons la paix, plus le conflit s’étend, et plus nous demandons moins nous obtenons. Vous avez tenté de vous rendre invulnérable, inébranlable ; vous vous êtes rendue intérieurement hors d’atteinte, sauf pour une ou deux personnes et vous avez fermé toutes les portes devant la vie. C’est un suicide au ralenti. Et pourquoi tout cela? Vous êtes-vous jamais posé la question? Ne voulez-vous pas en connaître la réponse? Si vous êtes venue ici, c’est soit pour découvrir comment fermer encore davantage de portes, soit pour trouver le moyen de les rouvrir, pour être vulnérable face à la vie. Laquelle de ces deux possibilité voulez-vous – non pas en tant que choix, mais en tant que chose naturelle et spontanée?

— Je me rends bien compte qu’il est impossible de fermer toutes les portes, car il y a toujours une brèche. Et je comprends mon attitude, je constate que c’est ma propre peur de l’incertitude qui a suscité la dépendance et la domination. Il était bien sûr impossible que je puisse dominer toutes les situations, quelle qu’en soit mon envie, et c’est pourquoi j’ai limité mes relations à une ou deux personnes, sachant qu’ainsi je pourrais les dominer et les garder. Je vois tout cela très clairement. Mais comment faire pour m’ouvrir à nouveau, et être libre sans cette peur de l’insécurité intérieure?

Avez-vous conscience de la nécessité d’être ouverte et vulnérable? Si cette vérité ne vous semble pas essentielle, vous recommencerez sans doute à vous entourer de murs. Voir le vrai dans le faux est le début de la sagesse, et voir le faux en tant que faux est la forme la plus élevée de la compréhension. Comprendre que ce que vous avez fait pendant des années ne peut déboucher que sur la douleur et la lutte permanentes – mais expérimenter véritablement cette vérité, au-delà d’une acceptation purement verbale – est la seule façon de mettre un terme à ce comportement. Vous ne pouvez pas vous ouvrir volontairement ; ce n’est pas par l’action de la volonté que vous deviendrez vulnérable. Le désir même d’être vulnérable suscite sa propre résistance. Ce n’est qu’en comprenant le faux en tant que faux qu’il sera possible de s’en libérer. Soyez passivement attentive à votre comportement habituel ; ayez-en une conscience dénuée de résistance, regardez-le passivement, comme vous regarderiez un enfant, sans le plaisir ou l’aversion de l’identification. L’attention passive est en soi une libération par rapport à l’autodéfense, au fait de refermer les portes. Vivre, c’est être vulnérable, et se renfermer c’est mourir.

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