J.Krishnamurti « Ce qui vous démoralise »

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Nous sommes le problème ; le problème n’est pas dans ce que nous appelons la vie

krishnamurti

Ce qui vous démoralis

Il avait une petite activité et un très maigre salaire. Il vint avec sa femme qui vou –
lait discuter de leur problème. Ils étaient tous deux encore jeunes et, bien qu’ils aient
été mariés depuis quelques années, ils n’avaient pas d’enfants. Mais le problème
n’était pas là. Son salaire suffisait à peine à assurer leur existence en ces temps diffi-
ciles, mais sans enfants, ils réussissaient à survivre. Personne ne sait ce que réserve
l’avenir, bien que cela puisse parfois être difficilement pire que le présent. Il ne sem-
blait pas avoir envie de parler, mais sa femme fit remarquer que c’était nécessaire. Il
paraissait qu’elle l’avait entraîné presque de force, car il était venu contre sa volonté.
Mais quoi qu’il en soit, il était là et elle était contente. Il ne parlait pas facilement, dit-
il, car il n’avait jamais parlé de lui à personne qu’à sa femme. Il avait peu d’amis, et il
ne se confiait pas à eux, car ils n’auraient pas compris. Tout en parlant, il se dégelait
un peu, et sa femme l’écoutait avec anxiété. Il précisa que le problème ne venait pas
de son travail, qui était relativement intéressant et qui les nourrissait tant bien que
mal. C’étaient des gens simples, sans prétention, qui avaient tous deux été à l’univer-
sité. Elle se mit enfin à parler de leur problème. Elle dit que depuis environ deux ans,
son mari donnait l’impression d’avoir perdu tout intérêt dans la vie. Il faisait son tra-
vail, et c’était à peu près tout. Il partait le matin et rentrait le soir, et ses employeurs
n’avaient pas à se plaindre de lui.

— Mon travail est une routine qui ne demande pas trop d’attention. Cela m’inté-
resse, mais c’est pourtant une tension pour moi. Je n’ai pas de difficulté au bureau ou
avec ceux avec qui je travaille, mais c’est une difficulté intérieure. Comme l’a dit ma
femme, j’ai perdu tout intérêt dans la vie, et je me demande ce qui ne va pas chez moi.

— Il a toujours été enthousiaste, sensible et très affectueux, mais depuis un an ou
deux, il est devenu déprimé et indifférent à tout. Il a toujours été très aimant avec
moi, mais maintenant notre vie est très triste. On dirait qu’il lui est égal que je sois là
ou non, et il est devenu très douloureux de vivre sous le même toit. Ce n’est pas qu’il
manque de gentillesse ou quelque chose de ce genre, mais il est devenu apathique et
totalement indifférent.

Est-ce lié au fait de ne pas avoir d’enfants?

— Je ne pense pas, dit-il. Notre relation physique est normale, tout compte fait.
Nul mariage n’est parfait, et nous avons des hauts et des bas, mais je ne crois pas que
cette dépression provienne d’une incompatibilité sexuelle. Bien que ma femme et moi
n’ayons pas eu d’échanges charnels depuis un certain temps, du fait de ma dépres-
sion, je n’ai pas l’impression que cela ait un rapport avec le fait de n’avoir pas d’en-
fants.

Pourquoi dites-vous cela?

— Avant que cette dépression ne m’envahisse, ma femme et moi avons appris que
nous ne pourrions pas avoir d’enfants. Cela ne m’a jamais dérangé, bien qu’elle en
pleure parfois. Elle veut des enfants, mais il semble que l’un de nous soit incapable
d’en avoir. J’ai suggéré plusieurs choses qui pourraient lui permettre d’avoir un en-
fant, mais elle ne veut pas en entendre parler. Elle veut un enfant de moi ou pas d’en-
fant du tout, et tout cela la contrarie beaucoup. Car après tout, sans le fruit, l’arbre
n’est qu’un élément décoratif. Nous avons passé des nuits entières à parler de tout
ceci, et voilà. Je me rends compte que dans la vie, on ne peut tout avoir, et je suis à
peu près certain que ce n’est pas la question des enfants qui a provoqué cette dépres-
sion.

Est-ce lié à la tristesse de votre femme, à son sentiment de frustration?

— Voyez-vous, mon mari et moi avons été au fond du problème. Je suis plus que
triste de n’avoir pas d’enfants, et je prie Dieu d’en avoir un jour. Mon mari veut que je
sois heureuse, naturellement, mais sa dépression n’a pas de rapport avec ma tristesse.
Si nous avions un enfant maintenant, je serais au comble du bonheur, mais ce ne se-
rait pour lui qu’une distraction, comme il en va, je suppose, pour la plupart des
hommes. Cette dépression s’est insinuée en lui depuis deux ans comme un mal insi-
dieux. Il avait l’habitude de me parler de tout, des oiseaux, de son travail, de ses am-
bitions, de sa tendresse et de son amour pour moi ; il m’ouvrait véritablement son
cœur. Mais aujourd’hui son cœur est refermé et son esprit est ailleurs, très loin. Je lui
ai parlé, mais cela n’a servi à rien.

Avez-vous essayé de vous séparer pendant quelque temps, pour voir ce que cela
donnait?

— Oui, je suis retournée dans ma famille pendant environ six mois et nous nous
sommes écrit, mais cela n’a fait aucune différence. Cela a tout au plus empiré les
choses. Il faisait sa cuisine, sortait très peu, ne voyait plus ses amis, et se renfermait
de plus en plus sur lui-même. Il n’avait de toute façon jamais été très enclin aux mon –
danités. Mais même après cette séparation, il n’eut aucun élan.

Avez-vous l’impression que cette dépression est une couverture, une attitude, une
fuite devant un désir intérieur non réalisé?

— Je crains de ne pas comprendre ce que vous voulez dire.

Il se peut que vous ayez le désir intense de quelque chose qui a besoin d’être réali-
sé, et comme ce désir est constant vous tentez peut-être d’échapper par la dépression
à la douleur qu’il suscite.

— Je n’ai jamais songé à cela, ce genre d’idée ne m’est jamais venu à l’esprit. Com-
ment le savoir?

Pourquoi cela ne vous est-il jamais venu à l’esprit? Ne vous êtes-vous jamais de-
mandé pourquoi vous étiez déprimé? Ne voulez-vous pas le savoir?

— C’est étrange, mais je ne me suis jamais demandé quelle était la cause de cette
stupide dépression. Je ne me suis jamais posé la question.

Et maintenant que vous la posez, quelle est votre réponse?

— Je ne crois pas en avoir. Mais c’est un choc de constater à quel point je suis dé-
primé. Je n’ai jamais été ainsi. Je suis effaré par mon propre état.

Il est bon, après tout, de savoir dans quel état l’on est. C’est au moins un début.
Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi cette dépression, cette léthargie ; vous
l’avez simplement acceptée et vous l’avez laissée progresser, n’est-ce pas? Voulez-
vous savoir ce qui vous a rendu ainsi, ou bien êtes-vous résigné à votre état actuel?

— Je crois malheureusement qu’il a accepté cet état sans essayer de lutter.

Vous voulez dépasser cet état, n’est-ce pas? Préférez-vous parler sans que votre
femme soit là?

— Mais non. Il n’est rien que je ne puisse dire devant elle. Je sais que ce n’est pas
une absence ou un excès de relations sexuelles qui a donné lieu à cet état, et il n’y a
pas non plus d’autre femme. Il serait impossible que j’aie une autre femme. Et ce n’est
pas le fait de ne pas avoir d’enfants.

Vous peignez, ou vous écrivez?

— J’ai toujours voulu écrire, mais je n’ai jamais peint. Il me venait des idées au
cours de mes promenades, mais maintenant cela aussi a disparu.

Pourquoi n’essayez-vous pas de mettre quelque chose sur le papier? Il est sans im-
portance que cela semble stupide, vous n’avez pas à le montrer à qui que ce soit.
Pourquoi ne pas essayer d’écrire quelque chose?
Mais revenons à nos moutons. Voulez-vous découvrir ce qui a provoqué cette dé-
pression, ou voulez-vous rester tel que vous êtes?

— Je voudrais partir seul quelque part, renoncer à tout et trouver un peu de bon-
heur.

C’est là ce que vous voulez faire? Alors pourquoi ne pas le faire? Hésitez-vous par
rapport à votre femme?

— Tel que je suis, je ne sers à rien à ma femme ; je ne suis qu’un raté.

Vous pensez que vous trouverez le bonheur en vous retranchant de la vie, en vous
isolant? Ne vous êtes-vous pas assez isolé? Renoncer dans le but de découvrir n’est
pas renoncer ; ce n’est qu’un habile marché, un échange, une façon calculée d’obtenir
quelque chose. Vous abandonnez ceci contre cela. La renonciation en vue d’obtenir
quelque chose équivaut à se soumettre afin d’obtenir de plus grands gains. Mais peut-
on trouver le bonheur dans l’isolement, dans la dissociation? La vie n’est-elle pas l’as-
sociation, le combat, la communion? Vous pouvez vous retirer d’une association afin
de trouver le bonheur dans une autre, mais vous ne pouvez pas vous retrancher de
tous les contacts. Même en état d’isolement complet, vous êtes en contact avec vos
pensées, avec vous-même. Le suicide est la forme absolue de l’isolement.

— Je ne veux naturellement pas me suicider. Je veux vivre, mais je ne veux pas
continuer à être ce que je suis.

En êtes-vous si sûr? Voyez-vous, il est évident que quelque chose vous déprime, et
vous voulez vous en éloigner pour vous isoler davantage. S’enfuir devant ce qui est,
c’est vouloir s’isoler. Vous souhaitez vous isoler, peut-être temporairement, en espé-
rant trouver le bonheur. Mais vous vous êtes déjà isolé, et de façon assez totale. Un
isolement encore plus grand, que vous nommez renonciation, ne serait qu’une forme
de retrait encore plus marquée devant la vie. Et pouvez-vous trouver le bonheur dans
un isolement de plus en plus profond? C’est la nature du moi que de s’isoler, et sa
qualité distinctive est l’exclusivité. Être exclusif, c’est renoncer afin de gagner davan-
tage. Plus vous refusez l’association, et plus grands sont les conflits, la résistance.
Rien ne peut exister dans l’isolement. Aussi douloureuse que puisse être la relation,
elle doit être patiemment et totalement comprise. C’est le conflit qui engendre la dé-
pression. L’effort fait dans le but de devenir quelque chose n’apporte que des pro-
blèmes, conscients ou inconscients. Vous ne pouvez pas être déprimé sans raison sur-
tout si, comme vous l’avez dit, vous étiez auparavant vif et enthousiaste. Vous n’avez
pas toujours été déprimé. Quelle est la raison de ce changement?

— Vous semblez le savoir, ne pouvez-vous le lui dire?

Je pourrais, mais à quoi cela servirait-il? Il serait en accord ou en désaccord, selon
son humeur et son plaisir. N’est-il pas plus important qu’il le découvre lui-même?
N’est-il pas essentiel qu’il découvre tout le processus et en perçoive la vérité? La vérité
ne se communique pas. Il doit être capable de la recevoir, et nul ne peut l’y préparer.
Ce n’est pas de l’indifférence de ma part ; mais il doit l’appréhender avec un esprit ou-
vert, librement et sans que l’on s’y attende.
Qu’est-ce qui vous déprime? Ne devriez-vous pas le savoir? Ce sont le conflit et la
résistance qui créent la dépression. Nous croyons qu’à force de lutter nous finirons
par comprendre, et qu’à force de compétition nous deviendrons vifs d’esprit. Il est
vrai que la lutte favorise la vivacité, mais ce qui est aiguisé peut s’émousser très vite ;
ce qui sert continuellement s’use rapidement. Nous considérons que le conflit est in-
évitable et la structure de notre pensée et de nos actes s’organise à partir de cette in-
évitabilité. Mais le conflit est-il inévitable? N’y a-t-il pas une autre façon de vivre? Il
en existe une si nous pouvons comprendre le processus et la signification du conflit.
Mais vous, pourquoi vous êtes-vous déprimé?

— Pourquoi je me suis déprimé?

Se peut-il que vous soyez déprimé si vous ne voulez pas être déprimé? Cet accord
peut être conscient ou au contraire caché. Mais pourquoi vous êtes-vous permis de
vous laisser déprimer? Existe-t-il en vous un conflit profondément enfoui?

— Si tel est le cas, je n’en ai nulle conscience. Mais ne souhaitez-vous pas le savoir?

N’avez-vous pas envie de comprendre?

— Je commence à entrevoir ce que vous voulez dire, dit-elle, mais je ne suis pas en
mesure d’aider mon mari en lui révélant la cause de sa dépression, car je ne suis pas
tout à fait sûre de la connaître.

Que vous compreniez ou non la raison de cette dépression, serait-ce vraiment l’ai-
der que de la lui expliquer verbalement? N’est-il pas essentiel pour lui de la découvrir
seul? Essayez de comprendre combien cela est important, je vous en prie, et vous ne
serez plus impatiente ou anxieuse. Il est possible d’aider quel-qu’un, mais c’est pour-
tant tout seul que celui-ci devra entreprendre le voyage de la découverte. La vie n’est
pas facile ; elle est même très complexe mais nous devons l’appréhender simplement.
Nous sommes le problème ; le problème n’est pas dans ce que nous appelons la vie. Et
nous ne pouvons comprendre le problème, c’est-à-dire nous-mêmes, que si nous sa-
vons comment l’aborder.

— Mais alors que faire?

Vous avez dû écouter tout ce qui a été dit ; si tel est vraiment le cas, vous verrez
que seule la vérité apporte la liberté. Ne vous inquiétez pas, je vous en prie, mais lais-
sez la graine prendre racine.

Quelques semaines plus tard, tous deux revinrent. Ils souriaient, et leurs yeux
étaient pleins d’espoir.

Extrait du livre :
 commentaire sur la vie Tome 2 ‘Ce qui vous démoralise’

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